L'humanité révélée

Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace. Mise en scène d'Anne-Laure Liégeois. Comédie-Française (Théâtre Éphémère), jusqu'au 12 juin. Tél. : 0825 10 16 80.

Le titre de la pièce de l'américaine Naomi Wallace, Une puce, épargnez-la, est pour le moins original. Il reprend en fait les termes d'un texte de John Donne, poète et prédicateur anglais qui vécut de la fin du XVIe siècle au début du XVIIe siècle. Il dit bien sous quels auspices l'auteur entend se placer d'emblée ; celui d'une écriture poétique pour évoquer un sujet qui se donne pour cadre la Grande Peste qui ravagea Londres en 1665 et qui inspira maintes œuvres théâtrales ou non et notamment le Journal de l'année de la peste de Daniel Defoe, l'auteur de Robinson Crusoe. La peste dévaste donc la capitale anglaise ; Naomi Wallace enferme quatre personnages dans un bel appartement d'un quartier chic de la ville. Quatre personnages, soit le couple qui habite les lieux et deux clandestins, entrés là par effraction, un marin et une toute jeune fille. Mis en quarantaine et surveillés par un gardien posté là pour réprimer toute velléité de sortie, ce quatuor – les milieux sociaux des uns et des autres sont antagoniques, ça va de soi – va devoir faire l'expérience d'une vie commune. Avec, bien évidemment, les tensions inhérentes à ce genre de situation, et le trouble des relations qui finira par se faire jour ; corps enfermés, mutilé même pour la femme, contraints, que le désir taraude. Il sera beaucoup question de la chair dans ce spectacle, celle qui pourrit avec la peste, celle travaillée par le désir sexuel, celle du Christ même avec le jeune marin victime d'une blessure qui ne parvient pas à se refermer… Et la mort qui ne cesse de rôder. À ce postulat de huis clos somme toute assez traditionnel, Naomi Wallace ajoute ses propres touches que l'on peut qualifier de quasiment romanesque ; voilà qui donne un certain piquant à la situation. Mais la grande originalité de la pièce vient de sa belle écriture poétique, qui aboutit malheureusement parfois à une certaine abstraction contre laquelle Anne-Laure Liégeois tente de lutter le mieux possible, notamment en traitant les différentes séquences dans la tonalité des tableaux de la grande période de la peinture flamande, en faisant évoluer ses comédiens avec une certaine solennité déchirée par des éclairs de violence. Dans sa louable entreprise elle a surtout l'immense chance d'avoir pu diriger un quatuor (plus le cerbère) de comédiens tout à fait remarquables, chacun dans un registre de jeu parfaitement maîtrisé et tenu tout au long du spectacle. Guillaume Gallienne, le notable, Catherine Sauval, sa femme, et les deux jeunes « intrus », Christian Gonon, le marin et Julie Sicard, la toute jeune fille, la puce, parviennent à donner vie à cette pièce ambitieuse qui ne parvient pas toutefois à atteindre tous ses objectifs.

Jean-Pierre Han

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