Humains, trop humains

Amphitryon de Molière. Mise en scène de Jacques Vincey. Théâtre du Vieux-Colombier, juqu'au 24 juin. Tél. : 01 44 39 87 00/01.

L'interdiction de la dernière mouture du Tartuffe aura au moins eu un effet positif : elle permit à son auteur, Molière, d'avoir du temps de libre comme il en eut rarement, sept semaines pendant lesquelles il composa Amphitryon. Plus question, bien sûr, d'évoquer de près ou de loin le sujet tabou de la religion et de ses mauvais serviteurs, cagots et bigots en tous genres, en revanche Molière ne se privera pas du plaisir de faire apparaître sur scène des… dieux en personne ! Jupiter et Mercure en l'occurrence, des dieux qui s'ennuient quelque peu et qui, pour assouvir leurs désirs, n'auront point d'autre solution que de prendre formes humaines en empruntant l'apparence physique de mortels bien vivants ! C'est cela Amphitryon : pour séduire la très fidèle Alcmène, Jupiter n'a d'autre ressource que de se travestir en double d'Amphitryon sur le point de revenir de guerre en vainqueur. Il sera accompagné de Mercure qui, lui, prendra l'apparence du valet du général des Thébains, et qui répond au juste nom de Sosie. On le sait, des amours du faux Amphitryon et d'Alcmène naîtra le célébrissime Hercule… Voilà pour l'argument, plutôt drôle en soi, de la pièce. On se doute bien du parti que Molière tire avec verve, de la situation. Quiproquos, variations infinies sur le thème du double, de l'apparence, de la réalité, de l'illusion, du vrai et du faux… toutes choses qui ont toujours alimenté la machine théâtrale ; Molière est particulièrement à l'aise dans ces registres, mais son écriture, elle, n'en reste pas à la surface des choses, et sa comédie explore différents genres, comique, bien sûr, tragi-comique, baroque, merveilleux… Autant de catégories que le metteur en scène Jacques Vincey parvient à mettre au jour avec finesse. L'astucieuse et pourtant très simple scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy, lui offre le cadre idéal pour développer son projet ; Jacques Vincey ne se fait d'ailleurs pas faute de sortir de ce cadre pour investir en douceur la salle du Vieux-Colombier. Osmose entre la terre et le ciel ; osmose entre la salle et la scène, pour un peu on finirait par s'y perdre. Avec délices. À ce jeu, il faut des comédiens de premier plan : Michel Vuillermoz (Jupiter), Jérôme Pouly (Amphitryon), Coraly Zahanero (Cléanthis), avec mention spéciale pour Christian Hecq dans le rôle attendu de Sosie, répondent avec justesse et maîtrise à ce critère. Sans doute, par-delà leurs qualités intrinsèques, faut-il voir là la patte du directeur d'acteurs qu'est incontestablement Jacques Vincey.

Jean-Pierre Han

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