Le grand écart

Dans la jungle des villes de Bertolt Brecht. Mise en scène de Roger Vontobel. Théâtre de la Colline (Grande salle). Jusqu'au 7 juin. Des arbres à abattre d'après Thomas Bernhard. Mise en scène de Claude Duparfait et de Célie Pauthe. Théâtre de la Colline (Petite salle). Jusqu'au 15 juin. Tél. : 01 44 62 52 52.

De tous les arts le théâtral est sans doute celui qui est le moins exact. C'est ce qui en fait le charme et la valeur. Dans sa meilleure formulation il ne peut qu'échapper à toute logique de classification, de catégorisation. Ce n'est ainsi pas forcément dans les plus grandes institutions que l'on trouvera les spectacles les plus passionnants ou les plus novateurs, et l'on pourra soit s'en féliciter en se remémorant l'histoire des aventures théâtrales d'autrefois, soit le regretter amèrement au naïf prétexte qu'il devrait tout de même y avoir un lien de cause à effet entre les moyens mis à disposition de l'artiste et le résultat obtenu. En voici une preuve piochée en ce joli mois de mai au Théâtre de la Colline. Ce théâtre national (ils ne sont que six en France à bénéficier de ce prestigieux label) dirigé par le metteur en scène Stéphane Braunschweig vient de présenter coup sur coup deux spectacles que tout oppose. Au départ, pourtant, les deux réalisations ont en commun d'être signées par des metteurs en scène qui malgré leur jeune âge ont déjà une solide et brillante pratique, le suisse allemand Roger Vontobel, et la française Célie Pauthe (en collaboration avec l'expérimenté – surtout au plan du jeu – Claude Duparfait). Tous deux ont décidé d'œuvrer sur des textes de deux auteurs majeurs de la littérature et du théâtre du XXe siècle, deux « mastodontes », Bertolt Brecht et Thomas Bernhard. Là s'arrête la comparaison, car pour ce qui est du résultat, autant le premier spectacle consiste en un insupportable et incompréhensible dépeçage de la pièce de Brecht, Dans la jungle des villes, autant le second parvient à mettre au jour avec rigueur et intelligence les mécanismes et les enjeux profonds de l'écriture du roman de Thomas Bernhard, Des arbres à abattre. Tapage et volonté ostentatoire d'en mettre plein la vue pour le premier, discrétion et travail en profondeur pour le second… Une véritable éthique théâtrale oppose les deux spectacles. On retrouve malheureusement dans la mise en scène – la mise en pièces – de Roger Vontobel inconnu en France, mais cousu de références et de récompenses outre-Rhin, tous les éléments de la doxa théâtrale du moment. Passons sur le fait qu'ici la pièce du jeune Brecht – c'est sa deuxième nourrie de citations d'Une Saison en enfer de Rimbaud, entre autres – n'est que prétexte. La question étant de savoir de quoi elle est le prétexte. Là le discours scénique de Roger Vontobel et de ses camarades est pour le moins confus, une confusion qui sert de cache à la viduité de la pensée. Car enfin, référence à Rimbaud évacuée (il faut le faire !), de quoi est-il question dans cette Jungle des villes ? Ceux qui ne connaîtraient pas la pièce de Brecht auront bien du mal à répondre à la question. L'actualisation dérisoire de l'œuvre – Garga, le personnage principal, n'est plus bibliothécaire, il ne s'occupe plus de livres, mais de vidéos, quelle audace ! –, l'utilisation banale de la vidéo qui ouvre longuement le spectacle en particulier, la « ponctuation » musicale avec orchestre et chanteur/sen anglophones sur scène, l'apparition des parents de Garga en caricatures « beauf » et autres audaces du genre, et surtout le jeu en force des comédiens (l'énergie et la criaillerie leur tenant lieu de style), tout cela contribue à rendre la pièce de Brecht parfaitement incompréhensible. On ne trouve aucune réelle sincérité dans ce travail, mais une accumulation de recettes de fabrication d'un produit dans l'air du temps. Les véritables enjeux du « combat métaphysique », conçu comme un match de boxe, décrit par Brecht dans le cadre du Chicago de 1912 sont balayés au profit d'une rodomontade de bon aloi.

Au rebours, Des arbres à abattre de Thomas Bernhard conjointement conçu par Claude Duparfait et Célie Pauthe, est un véritable bonheur. Pas forcément évident de prime abord si l'on sait qu'adapter un roman à la scène est loin d'être chose évidente, surtout lorsqu'il s'agit de Thomas Bernhard. Plus encore que dans ses pièces, ses phrases s'enroulent à l'infini, reviennent à leur point de départ, repartent, s'enroulent à nouveau, se développent en un flot incessant, enrobent l'objet de sa hargne, ici en l'occurrence la bonne société artistico-intellectuelle viennoise des années quatre-vingt, l'étreint jusqu'à l'étouffement. Théâtral ? Sans doute, mais de l'intérieur, dans sa composition et sa rythmique. De ce point de vue l'adaptation de Claude Duparfait fonctionne bien servant le remarquable comédien qu'il est, assis dans un fauteuil, et disséquant avec un plaisir évident, la langue du romancier. Sa performance est étonnante et jouissive jusqu'à ce que, dans une deuxième partie, intervienne un quatuor de personnages, ceux de la dérisoire comédie d'un dîner, François Loriquet aussi bon comédien que pianiste, Annie Mercier, Hélène Schwaller et Fred Ulysse, irrésistible en vieux cabot. C'est drôle et incisif. Surtout, Claude Duparfait et Célie Pauthe ont retrouvé le rythme musical de la langue de Thomas Bernhard, et ce n'est pas un hasard si en cours de route retentissent les mesures du Boléro de Ravel… On connaissait le talent de Célie Pauthe dans la direction d'acteurs pour l'avoir notamment apprécié dans Long Voyage du jour vers la nuit d'Eugène O'Neill donné dans le même théâtre de la Colline ; il éclate ici au grand jour.

Jean-Pierre Han

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