Une entreprise herculéenne

Serge Valletti : Toutaristophane 1 et 2. Bibliothèque de la Chamaille. L'Atalante éditeur. Tome 1, 220 pages. Tome 2, 246 pages.

Dans le cercle très chic et donc fermé des auteurs de théâtre contemporains dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles, Serge Valletti fait figure de drôle d'olibrius, au point que dans les nombreux bilans, tableaux et autres considérations sur la question, on aurait quelque peu tendance à l'oublier. Au vu de sa très abondante production – plus d'une soixantaine de pièces –, on se demande bien pourquoi. Mais il est vrai que notre homme ne se laisse emprisonner dans aucune petite case, ce qui s'avère bien gênant lorsqu'il s'agit de définir son travail. En très bon artisan Serge Valletti a touché à tous les genres. Auteur de solos, puis de duos, qu'il interprétait lui-même – Serge Valletti est acteur – ne voilà pas qu'il se met à écrire de grandes partitions pour distributions à ne pas évoquer par ces temps de crise. Plus grave encore, il sévit dans tous les genres, du comique au tragique avec toutes les étapes intermédiaires, et en n'hésitant pas à les mélanger, ce qui donne d'étonnants résultats devant lesquels les spectateurs ne savent plus trop sur quel pied danser. Auteur comique ? L'un de ses derniers textes, Sale août, évoque avec pudeur et sensibilité le massacre d'ouvriers italiens à Aigues-Mortes en 1893 ; il a qualifié sa pièce de « comédie triste » et l'a dédiée à ces immigrés… Sans doute aurez-vous compris que Valletti est plutôt du genre insaisissable ; avec lui, vous partez d'un point a, et de digression en digression (il n'aime rien tant que les digressions), vous vous retrouvez on ne sait où, complètement déboussolé, peut-être même toujours au point a ; par conséquent les universitaires ne doivent guère l'apprécier, et il ne risque pas de se retrouver au programme de l'agrégation comme Jean-Luc Lagarce cette année. Quelques titres piochés au hasard vous donneront peut-être la mesure de son extravagance : Et puis, quand le jour s'est levé, je me suis endormie, Pourquoi j'ai jeté ma grand-mère dans le Vieux-Port, Saint Elvis, Domaine ventre… Des metteurs en scène à la compétence reconnue et appréciée, Jacques Nichet, Chantal Morel, Gabriel Monnet, Patrick Pineau,… l'ont mis en scène. Les éditions Christian Bourgois l'ont édité, aujourd'hui celles de l'Atalante poursuivent le travail… alors ? Jamais à court d'idées, voilà que Serge Valletti s'est mis en tête de vouloir « réécrire » dit-il, et non pas adapter, les onze pièces qui nous restent d'Aristophane. Projet fou, à la mesure de sa propre démesure ! Ce faisant, il pose très exactement les termes de ce que devrait être non pas une traduction, mais une adaptation (une réécriture donc) d'une pièce. Avec les quatre premiers essais proposé en deux volumes, soit L'Assemblée des femmes transformée en Cauchemar d'homme, Ploutos converti en L'Argent, Les Grenouilles transfigurées en Reviennent les Lucioles !, Lysistrata métamorphosée en La Stratégie d'Alice, l'écart entre les textes originaux et les nouveaux est donné d'emblée. Valletti se permet tout avec un culot monstre. Le plus paradoxal étant qu'il demeure d'une fidélité absolue aux trames, voire à certaines répliques d'Aristophane. Et bien sûr, bon sang ne sachant mentir, Valletti en bon marseillais qu'il est et demeure, fait montre d'une tchatche à nulle autre pareille, les bagarres (verbales et autres) de poissonnières, il connaît : c'est tout l'esprit et la truculence d'Aristophane que l'on retrouve. Drôle à s'en crever la panse, comme le voulait le « grand auteur » grec. Tout en balançant ce qui doit être balancé, rapport à l'actualité, ce qui était tout de même la grande spécialité d'Aristophane : on attend avec impatience la réécriture de La Paix, des Oiseaux, et des Guêpes ! Dans Les Grenouilles, pour ne prendre qu'un exemple, Aristophane met en impitoyable concurrence Eschyle et Euripide pour savoir lequel des deux aura le privilège de revenir sur terre avec Dionysos, venu chercher le meilleur poète pour redonner un peu de moral à la société athénienne qui en a le plus grand besoin (c'était le rôle assigné aux poètes en ce Ve siècle). Et voilà les deux dramaturges à décortiquer de manière venimeuse les vers de l'autre. À ce jeu – on s'en douterait – Eschyle qui reçoit l'appui de Sophocle, gagne haut la main. Dans Reviennent les lucioles ! plus question de poètes dramatiques, Serge Valletti a beau avoir une humour à toute épreuve, il n'est pas imprudent : le voyez-vous mettre en présence Vinaver et Novarina, par exemple, avec Minyana comme arbritre, ou encore Koltès contre Lagarce avec Gabily en soutien, puisque l'on est chez les morts ? Non, alors, malin, il transpose le tout dans la sphère cinématographique, bien plus populaire que le théâtre, précise-t-il, et met aux prises deux disparus, Fellini et Pasolini au milieu d'une cohorte de cinéphiles… Et de faire montre d'un savoir digne des plus grands cinéphiles, alors qu'il transforme Dionysos en une sorte de Falstaff accompagné de son valet Le Goby, pour un duo comique et bouffon de la plus grande espèce. Il fallait, il faut oser (et réussir) ce type de transposition. Serge Valletti le fait et gagne son pari. Mais comme il le dit lui-même : « Traduction, translation, actualisation, imitation, contamination, réécriture, re-visitation, réinvention ou bien même trahison ! Au lecteur de juger. » Voilà qui est fait.

Jean-Pierre Han

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