« Un fabuleux supplément à l'œuvre de Kerouac »

Beat Generation de Jack Kerouac. Ed. Gallimard, 124 pages, 13,90 euros

Avec la découverte du manuscrit original de Sur la route et sa publication relativement récente qui rectifie les premières éditions du texte, le doute n'est guère permis : Jack Kerouac a bel et bien porté la révolution dans le domaine romanesque. Son ambition toutefois ne se bornait pas à ce seul domaine ; il entendait aussi œuvrer de manière tout aussi salutaire dans le théâtre et le cinéma. Dans une lettre citée en préface de Beat Generation il exprime on ne peut plus clairement ses objectifs : « Mon idée, c'est de mettre à plat le théâtre et le cinéma américains, de leur rendre leur élan spontané, de les libérer des contraintes de la ”situation” pour laisser les gens délirer sur scène ou à l'écran comme il le font dans la vie ». Ce n'est qu'aujourd'hui, un peu plus de quarante ans après sa mort, qu'une adaptation de son roman Sur la route apparaît sur les écrans grâce au cinéaste brésilien Walter Salles, sans que cela remette quoi que ce soit à plat… Quant au théâtre il aura fallu attendre un peu moins longtemps, mais quand même trente-six ans pour que l'on puisse juger sur… pièce, avec la découverte d'un manuscrit, celui de Beat Generation précisément que publient aujourd'hui les éditions Gallimard. Le titre à lui seul est tout un programme : Beat Generation tout simplement. Il ne sera donc question que de cela dans la pièce, de la beat generation. C'est-à-dire, en fin de compte et pour être plus précis, de la description de la vie quotidienne de quelques protagonistes de ce « mouvement », telle quelle et sans fioriture. « Ma pièce en témoigne : pas d'intrigue, en somme, des gens, tels qu'ils sont »… Là encore, Kerouac va à contre-courant de ce qui se fait au moment de l'écriture de la pièce en 1957. Au théâtre on assiste au triomphe d'Eugène O'Neill avec Long voyage du jour à la nuit dont le public parisien a pu apprécier la qualité la saison dernière – notamment au plan de l'intrigue – grâce à une remarquable mise en scène de Célie Pauthe. Beat Generation présente en trois mouvements (trois actes) la vie de quelques individus qui ne pensent qu'à boire, à tenter de gagner quelqu'argent en jouant aux courses, et aussi à disserter et à philosopher sur la grande énigme de l'existence humaine avec, bien sûr, de nombreuses références à différentes religions. Du pur « délire » en quelque sorte. Pourtant ce qui frappe dans la tonalité de la pièce c'est une sorte de douceur, voire de tendresse dans les rapports qu'entretiennent les personnages entre eux. S'il n'y a pas à proprement parler d'intrigue comme le souligne l'auteur, il n'y a pas non plus, conséquence logique, de véritable tension entre les personnages. La vie se déroule ainsi, au fil du temps. La pièce n'a jamais été représentée ; elle est plutôt un « fabuleux supplément à l'œuvre de Kérouac » comme le note le préfacier de l'édition. Surtout au plan de l'histoire littéraire on notera que son troisième acte servit de matériau à l'écriture du scénario d'un court-métrage, Pull my daisy, qui est la citation d'un vers d'un poème de Kerouac. Dans le film réalisé par Robert Frank et Albert Leslie en 1959 on retrouve comme interprètes Allan Ginsberg, Gregory Corso et Peter Orlovsky, et aussi Delphine Seyrig alors que Kerouac assurait le commentaire (improvisé) en voix off. « Documentaire spontané » sans intrigue ni message sur la vie des beatniks, le film répondait très exactement aux critères énoncés par Jack Kerouac et s'écartait donc délibérément de toute la production cinématographique de l'époque.

Jean-Pierre Han

Beat Generation de Jack Kerouac. Ed. Gallimard, 124 pages, 13,90 euros

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