Avignon : feu d'artifice d'ouverture

Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Mise en scène de Simon McBurney. Cour d'Honneur du Palais des papes. Jusqu'au 16 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

C'est une intéressante et très cohérente entrée en matière que nous ont concocté Vincent Baudriller et Hortense Archambaut cette année, avec William Kentridge à l'Opéra-Théâtre et Simon McBurney dans la cour d'Honneur du Palais des papes. C'est vrai qu'en dix éditions du festival, et avant de devoir remettre les clés à Olivier Py en 2014 (petit cadeau du gouvernement précédent), ils ont appris à connaître la chanson. L'ouverture est une vraie réussite, avec deux spectacles « étrangers » (et sur-titrages obligatoires donc, ce qui ne va pas sans quelques problèmes et qui ne cesseront d'être problématiques tant que ne les considérera pas comme acte artistique à part entière), qui ont le bon goût d'aborder certaines thématiques communes. Celle du temps en particulier, pas toujours franchement traitée au théâtre qui pourtant est par excellence un art du temps – à deux temps même comme disait le philosophe et critique dramatique Henri Gouhier –. Là s'arrête toutefois le parcours commun aux deux spectacles. Si celui de William Kentridge aborde la question frontalement : c'est le sujet même du spectacle et son titre, de ce point de vue, est parfaitement clair, La Négation du temps, en revanche avec Le Maître et Marguerite d'après le roman éponyme et très célèbre de Mikhail Boulgakov, Simon McBurney ne fait que reprendre l'une des caractéristiques du livre qui mêle joyeusement espaces et temps. De Moscou à Jérusalem, de l'époque du procurateur Ponce Pilate et de Jésus Christ à l'URSS des années 30, avec apparition de Satan illusionniste en personne. Espaces et temps mêlés donc, avec belle mise en abyme, qui est le propre de toute grande œuvre, puisque le Maître est un écrivain relégué dans un hôpital pyschiatrique après l'accueil plus qu'hostile de son roman par des critiques russes… Le Maître et Marguerite est un chef d'œuvre dont l'écriture a taraudé son auteur plus de dix ans avant sa disparition en 1940 ; il y est revenu à plusieurs reprises, a brûlé la première version, repris son écriture, préparé une troisième version, la quatrième ayant été achevée par sa femme après sa mort. Boulgakov était surveillé de près par la police de Staline dont on verra l'effigie projetée à plusieurs reprises sur les murs du palais de papes : à la lecture de son roman on peut aisément deviner pourquoi, la critique politique n'y étant pas absente même si elle ne se donne pas comme telle, étroitement immiscée dans différents genres littéraires, comme le burlesque ou le fantastique. Ce que brasse et charrie le roman est d'une extrême richesse. Et l'on comprend aisément que les plus grands noms de la mise en scène internationale aient pris plaisir à s'y confronter, qu'il s'agisse de Lioubimov, de Lupa ou de Castorf… Simon McBurney, lui, semble mettre bon ordre à cette riche matière en essayant de tracer une ligne dramaturgique claire, en suivant notamment de près la trame de l'histoire d'amour entre le Maître (l'écrivain) et Marguerite, ce qui, à l'évidence pourrait constituer un appauvrissement par rapport à l'œuvre originale. Pour le reste il a le mérite de faire feu de tout bois avec une maîtrise absolue du plateau et des éléments technologiques modernes qu'il introduit dans la cour d'Honneur ; passer de la réalité à la fiction pure et inversement ne semble guère le troubler. Il a surtout dirigé de main de… maître une distribution homogène de haute qualité qui prend possession du plateau avec autorité et donne vie aux personnages du roman, qu'il s'agisse du Maître (Paul Rhys), de Marguerite (Sinéad Matthews) ou de leurs camarades. C'est incontestablement de la belle et solide ouvrage. Y manque juste un vrai grain de folie.

Jean-Pierre Han

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