Prélude à l'extinction du langage

Meine Faire Dame. Ein Sprachlabor de Christoph Marthaler. Festival d'Avignon. Tournée à Paris, au Théâtre de l'Odéon, du 11 au 16 décembre.

Trois petits tours et puis s'en va ; Meine faire Dame. Ein Spachlabor de Christof Marthaler, un habitué du festival, ne sera resté que trois jours dans la Cité des papes (enfin, à côté, à Vedène). On ne pourra que le regretter, en constatant par ailleurs que les spectateurs auront été gâtés en ce début de festival : Simon McBurney, William Kentridge et enfin Marthaler, un beau et très brillant trio, mais déjà quelques nuages s'amoncellent, annoncés par la très décevante lecture de John Berger donné un soir unique dans la cour d'Honneur, avec la star Juliette Binoche au pire de sa forme… Restons sur la belle impression procurée par Christoph Marthaler plus Marthaler que jamais. Soit un metteur en scène-chef d'orchestre qui opère une variation-décalage bien dans sa manière à partir de la comédie musicale My fair lady, transformée pour l'occasion en la très germanique Meine faire Dame à laquelle a été rajouté ce fameux « laboratoire des langues ». De laboratoire, il est bien question tout au long du spectacle. D'abord au plan de la scénographie, comme toujours signée Anna Viebrock, et où l'on se retrouve dans un institut d'apprentissage de langues avec ses petits box individuels, ensuite dans ce qu'entreprennent de travailler Marthaler et ses comédiens chanteurs. Tous ensemble, en chœur, rebondissent allègrement sur la thématique de l'œuvre originale où la petite marchande de fleurs Eliza Doolittle apprend le beau parler anglais auprès du professeur Higgins. Du pain béni pour Marthaler qui démultiplie le propos et les personnages qui se retrouvent à trois couples, accompagnés par deux musiciens, Bendix Dethleffsen et Mihai Grigoriu transformé en Frankenstein ! Dans ce spectacle aussi (décidément !) la mise en abîme est vertigineuse. Cela donne un spectacle qui ne manque pas d'être parfois désopilant mais qui demeure d'une rigueur voire d'une perfection absolue. D'une douceur aussi, teintée d'un certaine nostalgie (celle des années 60-70 ?) d'un temps révolu où le langage n'était pas encore devenu lettre morte.

Jean-Pierre Han

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