Les pièges de la mise en abîme

Six personnages en quête d'auteur de Pirandello. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Festival d'Avignon, Cloître des Carmes, à 22 heures. Jusqu'au 19 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

On se dit qu'il faut prendre tout ce que l'on voit et entend lors de cette représentation de Six personnages en quête d'auteur de Pirandello revue et corrigée par Stéphane Braunschweig, au second, voire au troisième degré. Ce qui, après tout , est la moindre des choses si l'on considère que cette œuvre célèbre et quasiment mythique de l'auteur italien est le parangon de la mise en abîme théâtrale. Théâtre dans le théâtre jusqu'à l'infini et jusqu'au vertige, dans une incessant va-et-vient entre réalité et fiction, Pirandello mettait au jour en 1921, date de création de la pièce à Rome, les ressorts cachés de l'acte théâtral, le retournant comme un gant pour en montrer les coutures et les effacer tout aussitôt. Ce « jeu » très sérieux a de quoi fasciner ; rien d'étonnant si nombre d'auteurs, de metteurs en scène, d'acteurs – tous bien sûr éminemment concernés – se sont attelés à la tâche avec plus ou moins de bonheur. Stéphane Braunschweig est donc le dernier en date à tenter d'aller y voir de plus près estimant non sans raison que la pièce de Pirandello a quand même quelque peu vieilli, et se promettant donc de lui donner un coup de neuf. Il apporte sa contribution à la réflexion en tant que metteur en scène tout en se voyant contraint (douce contrainte ?) de mettre la main à la pâte de l'écriture. Et c'est bien là où le bât blesse, où l'on se voit éventuellement obligé de prendre les choses au énième degré pour ne pas tomber dans la plus noire des dépressions. Car enfin, ce que l'on voit, ces comédiens qui gardent leur prénom « de la vie », et ce metteur en scène (Claude Duparfait, le double de Braunschweig) « pour de vrai », débitent sur le ton d'un « naturel » on ne peut plus faux, les pires banalités et lieux communs que l'on ne cesse d'entendre dans le petit milieu théâtral pour ouvrir la voie à la mise en abîme de la pièce. Pour s'en moquer on s'en doute, Braunschweig est loin d'être un naïf, mais le spectateur a la pénible sensation qu'ils finissent quand même par se laisser piéger et par prendre pour argent comptant les propos oiseux qu'ils tiennent… On a tellement vu ce genre de scènes, surtout chez les jeunes équipes, les éternelles émergentes avec des comédiens de la « réalité » qui viennent s'asseoir autour d'un table, texte en main, et devisent sur les difficultés de leur métier en se chamaillant… Quant à la remise au goût du jour, évoquer facebook pourra paraître parfaitement dérisoire, mais emblématique de cette « adaptation ». La solution théâtrale du jeu dans le jeu, avec les fameux six personnages en quête de leur auteur, n'est malheureusement pas plus convaincante. Les comédiens que l'on a eu maintes fois l'occasion d'apprécier, de Christophe Brault à Emmanuel Vérité, en passant par Caroline Chaniolleau ou Maude Le Grévellec, sans parler de Claude Duparfait, se caricaturent à qui mieux mieux dans une sorte, ô paradoxe, de sur-jeu exaspérant. Il n'y a guère que Philippe Girard pour avoir un léger rien de retenue… Même l'inévitable utilisation de la vidéo paraît superflue (Braunschweig est pourtant loin d'être un novice dans ce domaine où il a œuvré avec bonheur notamment avec Giorgio Barberio Corsetti), mais quand tout va de travers… Braunschweig et son équipe se perdent dans la mise en abîme de Pirandello.

Jean-Pierre Han

admin