Machine infernale

Ein Volksfeind (Un ennemi du peuple) d'Henrik Ibsen. Mise en scène de Thomas Ostermeier. Festival d'Avignon. Jusqu'au 25 juillet à 22 heures. Opéra-Théâtre. Tél. 01 90 14 14 14.

Enfin ! Qu'on l'apprécie ou pas, le spectacle d'Ostermeier, Un ennemi du peuple d'Ibsen ou d'après Ibsen, aura réveillé le Festival qui s'enfonçait jour après jour dans une désespérante et médiocre torpeur. Rien d'étonnant de la part du directeur de la Schaubühne, un des habitués de la manifestation dirigée par Vincent Baudriller et Hortense Archambault dont il fut le premier artiste associé en 2004. Avec lui pas de tergiversations ou de demie mesure ; il joue toujours franc-jeu avec la manière directe voire brutale qui est la sienne. Il ne montre pas, il affirme et assène. Toujours avec une formidable équipe de comédiens de premier ordre dont on admire et envie le talent en référence à nos « pauvres » comédiens français… Sa mise en scène d'Un ennemi du peuple du dramaturge norvégien non seulement ne déroge pas à la règle, mais elle enfonce le clou d'une péremptoire affirmation. C'est que la pièce d'Ibsen dont Ostermeier a déjà présenté au festival Une Maison de poupée transformée en Nora semble s'y prêter tout particulièrement. Écrite en 1882, elle développe une fable toute droit sortie de notre époque. Que l'on en juge : un certain docteur Stockmann employé par la société thermale d'une petite ville découvre que les eaux de cette station sont polluées. Il décide de porter l'affaire à la connaissance de tous ses concitoyens en en faisant la révélation dans le journal local. Petit problème : Stockmann a un frère qui est maire de la ville et président de la direction de l'établissement thermal, et qui au nom des intérêts de la municipalité (et surtout des siens propres) lui demande de ne pas faire ses révélations ou alors de les transformer afin de ne pas provoquer un vent de panique qui nuirait aux gains financiers que la station génère. Sa demande se fait de plus en plus pressante et finit par devenir objet de chantage. Stockmann ne peut que l'accepter sauf à se faire licencier et même à ne même plus pouvoir exercer son métier en ville, l'association des propriétaires se donnant le mot pour lui refuser toute location de local. Sa situation est d'autant plus délicate qu'il est désormais père de famille, que sa femme vient, elle aussi, de se faire licencier, que le journal à qui il avait donné son article, refuse désormais de le publier préférant la version rectifiée du frère… Stockmann décide d'organiser une réunion publique pour ses concitoyens, réunion au cours de laquelle, d'argument en argument, il finira par mettre en question la notion même de démocratie, devenant ainsi un « ennemi du peuple »… Thomas Ostermeier, à son habitude, mais non plus avec l'aide de Marius von Mayenburg auquel succède Florian Borchmeyer, donne un sérieux coup de neuf à la pièce d'Ibsen. Réduction des personnages, rajeunissement de ceux qui restent et notamment du couple formé par le docteur et sa femme, jeunes gens qui viennent tout juste d'avoir un enfant alors que dans l'œuvre originale ils ont trois enfants, la fille aînée étant déjà institutrice et le benjamin âgé de dix ans. C'est qu'il s'agit pour Ostermeier de présenter des jeunes gens d'aujourd'hui qui réfutent et refusent le système capitaliste et font l'apologie de la décroissance. Lors de la harangue de Stockmann devant ses concitoyens Ostermeier et son dramaturge citent carrément un texte du Comité invisible tiré de L'Insurrection qui vient (La Fabrique éditeur). À ce moment-là du spectacle s'instaure un vrai-faux débat avec le public. Les lumières se rallument dans la salle et les spectateurs sont sollicités pour donner leur avis sur la remise en cause du système économique et politique dans lequel ils vivent, dans lequel nous vivons. Comme bien évidemment la majorité des spectateurs prend le parti de Stockmann, et après dix minutes pendant lesquelles il aura été question (pour de vrai ?) du sang contaminé, de la démocratie, de Hitler, etc., le théâtre reprend habilement ses droits et l'orateur vilipendé dans une scène étonnante d'une violente beauté. Il faut bien que la pièce suive son cours prévu. Même si la scène finale telle qu'elle est présentée par Ostermeier laisse ouvertes plusieurs interprétations possibles. Habileté suprême du metteur en scène qui pourtant, tout au long du spectacle, se sera évertué à nous présenter les rouages d'une machine infernale qui ne laissent guère de jeu. Comme par ailleurs c'est formidablement joué par les sept acteurs (Stefan Stern, Eva Meckbach, Ingo Hülsmann…), autant dire que le spectateur est pris à la gorge. Pour son plus grand plaisir et sa plus grande édification.

Jean-Pierre Han

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