Une danse macabre

La Mouette de Tchekhov. Mise en scène d'Arthur Nauzyciel. Festival d'Avignon. Cour d'honneur du palais de papes. Jusqu'au 28 juillet à 22 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

Coïncidence ou volonté délibérée de faire dans le post-modernisme ? Toujours est-il que les trois grandes œuvres dramatiques classiques présentées au Festival auront été adaptées, avec plus ou moins de bonheur, au goût du jour. Stéphane Braunschweig avec Six personnages en quête d'auteur de Pirandello, Thomas Ostermeier avec Un ennemi du peuple d'Ibsen, et enfin Arthur Nauzyciel avec La Mouette de Tchekhov. Adapter est un terme plutôt élégant pour désigner ce que l'on peut aisément considérer comme du tripatouillage hors de propos. Avec La Mouette donnée dans la Cour d'honneur du palais des papes – le must – on atteint même de sublimes sommets. Car enfin que nous propose Arthur Nauzyciel qui n'a laissé à personne le soin de réaliser l'adaptation de la pièce de Tchekhov ? Une vision noire de l'univers ; qu'elle corresponde ou non à celle décrite par l'auteur russe lui importe peu. C'est la sienne qui prime. Une vision noire d'un monde d'après l'apocalypse donc comme pour prolonger les propos de son précédent spectacle présenté l'année dernière au Festival, Jan Karski (Mon nom est une fiction). Pour l'imposer tout lui est bon : il inverse les scènes de la pièce, commence par la fin et la mort Treplev, redistribue quelques répiques aux uns et aux autres, étire la représentation jusqu'à plus soif ; celle-ci dure pas moins de 4 h 15 au lieu d'environ 2 h 30 ordinairement. C'est qu'Arthur Nauzyciel a beaucoup de choses à dire sur le monde (ou paradoxalement pas grand-chose). Nous nous retrouvons donc dans un univers d'après le déluge ou d'après la Shoah, avec un mur en tôle très haut qui barre la moitié de la scène côté jardin, et la carcasse métallique retournée d'un bateau qui aurait fait naufrage côté cour. Sol de sable ou de goudron bien noir : la danse macabre peut commencer, et malheureusement elle a bien lieu. Avec une arrivée des personnages, tous de noir vêtus ça va de soi, les uns derrière les autres, dans une lente et très malhabile procession. Lugubre cortège dont les participants vont se mettre à effectuer quelques pas de danse tels qu'on les enseigne à des débutants… En fait de chorégraphie c'est plutôt la danse des canards. Tous ces officiants portent un masque de… mouette (à ce stade on se dit que la mise en scène est chose plutôt simple, et on se rappelle d'une autre Mouette donnée jadis au Festival par Éric Lacascade et à la fin de laquelle, voletaient des plumes… de mouettes sans aucun doute !) qu'ils retirent et déposent à terre pour dire leurs répliques d'une manière totalement désarticulée, question de rythme peut-être, mais comme les comédiens se tiennent à quelques bons mètres les uns des autres (il s'agit d'occuper l'espace de la cour d'honneur) voilà qui est logique. Le tout est accompagné, surligné par les musiciens de Winter Family (Ruth Rosenthal et Xavier Klaine, par ailleurs excellents quand ils travaillent sur leurs propres projets) qui ne font que ralentir encore l'écoulement du temps, alors qu'un chanteur folk, Matt Elliott, vient nous chanter à la guitare et en anglais s'il vous plaît, quelques airs bien mélancoliques entre les actes… Mais où sommes-nous donc véritablement ? Du côté de la chose morte, déjà ? Pauvres comédiens (que l'on apprécie d'ordinaire) réduits à jouer les rôles de morts-vivants. Dominique Reymond, cette grandissime comédienne, frôle à certains moments le ridicule ; elle parvient néanmoins dans quelques éclairs, tout comme Laurent Poitrenaux, à faire entendre sa véritable voix (et du coup celle de Tchekhov) sans doute parce qu'elle n'aura pas complètement suivi à la lettre les indications de son metteur en scène…

Jean-Pierre Han

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