Ultime tour de piste

Dernières occasions pour visiter le « off » et quelques-unes de ses innombrables propositions (1200 environ !). Avec cette remarque préliminaire que cette année, plus encore que d'habitude, nombre de spectacles déjà présentés sur de longues durées à Paris ou dans des grandes villes, dans d'importantes institutions théâtrales comme les Centres dramatiques nationaux, ont été programmés. Faut-il voir là un effet de la crise de la diffusion qui n'épargne pas même ceux que l'on pourrait croire bien lotis ?

Ce fut le cas pour Invisibles de Nasser Djemaï programmé au Tarmac et repris avec succès à Avignon au Théâtre du Chêne Noir. Laurent Fréchuret, le directeur du CDN de Sartrouville a repris son très rare et concluant essai d'écriture, Sainte dans l'incendie joué un mois durant à la Maison de la poésie à Paris, et aussi À portée de crachat de Taher Najib interprété par Mounir Margoum que l'on retrouva dans la distribution de La Mouette donnée dans la Cour d'honneur du Palais des papes. Un beau et fort spectacle qui avait déjà tourné dans les CDN de Béthune, Reims, Toulouse… Tant mieux, dira-t-on pour ceux qui ne l'avaient pas encore apprécié. Occident de Remi de Vos, lui, mis en scène par Dag Jeanneret était passé au CDN Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Quant à Hôtel Palestine de Falk Richter mis en scène par Jean-Claude Fall, nous avions pu le voir au Théâtre des Quartiers d'Ivry… Voilà qui en dit long sur l'état du théâtre dans notre beau pays, à moins que l'on considère que le « off » est en train d'opérer une énième mutation… C'est aussi que tout simplement les fameux « programmateurs » viennent plus aisément faire leur marché à Avignon que dans tel ou tel quartier de Paris, et a fortiori en banlieue, voire en province. C'est si vrai qu'un directeur de structure présent à Avignon a pu confier qu'il présentait ses spectacles pour les professionnels, et qu'après tout, il n'avait pas grand-chose à faire du public !…

Drôle de situation qui m'aura permis de « rattraper » un très beau spectacle créé, lui aussi dans un CDN, celui de Dijon-Bourgogne, mais où il n'est resté que 5 jours : Très nombreux, chacun seul de et avec Jean-Pierre Bodin (en collaboration avec Alexandrine Brisson, Roland Auzet, Cécile Bon et un compagnon de route aux manettes de la mise en scène, Jean-Louis Hourdin). Un beau et fort spectacle sur une question plutôt mal traitée au théâtre (et ailleurs), le travail. Du théâtre-documentaire si l'on veut, puisque c'est la mode du moment, mais revisité, véritablement et intelligemment pensé et théâtralisé. C'est tout l'art de Jean-Pierre Bodin qui a mené enquête, s'est nourri de pensées diverses et variées sur la question, a dialogué, notamment avec Christophe Dejours que l'on voit sur écran. En résulte un spectacle d'une extrême richesse dont le sérieux sait ne pas négliger la légèreté voire le rire, c'est-à-dire finalement le jeu théâtral.

Et pour terminer sur une note légère mais néanmoins toujours avec un fond de gravité et de virulence anti-guerrière, anti-religieuse…, Le Sourire de la Joconde nous permet de redécouvrir tambour battant le trop peu connu Kurt Tucholsky (en regard de Kar Valentin et de Bertolt Brecht) dans un spectacle-cabaret d'une belle tenue interprété par un trio épatant : Murielle Colvez, Henri Botte et Casilda Rodriguez sous la houlette de Françoise Delrue.

Jean-Pierre Han

Très nombreux, chacun seul de et par Jean-Pierre Bodin. Théâtre des Halles, à 19 heures. Tél. : 04 32 76 24 51. Le Sourire de la Joconde de Kurt Tucholsky. Mise en scène de Françoise Delrue, Présence Pasteur à 12 h 30. Tél. : 04 32 74 18 54.

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