Le théâtre et la défense de la citoyenneté

En marge du Festival d'Almada qui se maintient contre vents et marées et qui vient de fêter sa 29e édition, nous publions un article de Joaquim Benite, le créateur et directeur du Festival, sur la situation du théâtre portugais à l'heure de la crise. Un simple mot pour signaler que malheureusement la situation qu'il décrit risque fort, si ce n'est déjà fait, de s'appliquer à bon nombre de pays européens, pour ne parler que d'eux. F.

Dans les pays civilisés (verbi gratia l’Allemagne, la France, l’Italie, la Grande- Bretagne, l’Espagne, etc.) méconnaître tout ce qui est en relation avec le théâtre est un motif d’embarras et de honte. Pour nombre de ces pays l’indice de développement théâtral (vide le cas de l’Allemagne) est l’indicateur principal du développement culturel. Et, pour examiner l’état de santé d’une culture, c’est par les chiffres et par l’analyse du théâtre, par la quantité de théâtres, leur richesse et leur qualité, que l’on commence. Au contraire, dans notre pays, qui connaît l’un des taux d’illettrisme le plus élevé d’Europe, ne pas aller au théâtre est une attitude normale qui n’est critiquée par personne. Ici aussi, et à l’inverse de ce qui se produit dans les autres pays, toutes les manifestations “théâtrales” qui concernent les acteurs de spectacle incluant les produits du show business sont mises dans le même sac, dans une forme d’amalgame qui ne permet pas de définir des catégories, et qui installe une confusion venant encore creuser le fossé dans lequel le théâtre est tombé dans notre société.

Le théâtre de prose dans l’acception italienne, le théâtre d’art dans sa conception anglaise, russe et allemande, le théâtre public dans sa version française sont mélangés et évalués comme des sous-produits de nature parathéâtrale et poussés toujours plus vers une logique de marché qui continue à se répandre dans la société de consommation dans laquelle nous vivons. Sans instruction, l’habitude de fréquenter les théâtres ne peut pas se développer. L’effort de créer un public est une tâche qui incombe au ministère de l’Éducation et au ministère de la Culture que l’on ne voit plus jamais entamer une action quelconque qui pourrait aider au développement d'une formation des publics. Ibsen, Brecht, Genet, Shakespeare, Garett, Thomas Bernhard ou Schnitzler sont pour une majorité écrasante de Portugais, d’illustres inconnus.

La faiblesse des fonds attribués au théâtre est normalement justifiée, selon la rhétorique habituelle, par l’argument que face à la crise les sacrifices touchent tout le monde et que le théâtre ne peut être épargné. On sait bien qu’en vérité les sacrifices ne sont pas demandés à tous et ne peuvent en aucun cas concerner tout le monde de la même façon. Le théâtre portugais, par exemple, sous-subventionné depuis des années, a toujours souffert des conséquences d’une crise bien plus ancienne que celle dont on parle aujourd’hui. Depuis 2000, cette crise provient du caractère erratique, improvisé, capricieux et hasardeux de politiques constamment modifiées par des ministères incapables de définir un cadre global de fonctionnement du tissu théâtral portugais. En réalité, l’État doit bien plus d’argent au théâtre que le théâtre à l’État : sans l’activité des compagnies indépendantes subventionnées qui réalisent la plus grande part du service public en relation avec la création théâtrale, il n’y aurait pas véritablement de théâtre dans notre pays. Les ministères successifs ont envisagé leurs fonctions vis-à-vis des unités de production qu’elles aident à se maintenir (et maintenant avec une aide toujours croissante des municipalités) comme une espèce d’aumône répartie à contre-cœur et de manière arbitraire, et très souvent avec arrogance, comme si l’argent qu’ils distribuaient n’était pas celui des citoyens, qui payent leurs impôts pour, obtenir en échange des services comme celui-ci, essentiels à leur développement culturel et indispensable pour le prestige de n’importe quel pays civilisé. Avec les maigres dotations “magnanimement” consenties, le théâtre portugais réalise des objets artistiques et développe des actions de formation des publics qui suscitent l’admiration et le respect des spécialistes étrangers qui sont en contact avec lui. En réalité les artistes ne suivent pas dans leurs compagnies – que malgré les difficultés et en dépit de tous les aléas ils sont parvenus à préserver sans les conduire à la faillite – les règles économiques conseillées de fusion d’emplois, de rationalisation des ressources disponibles à travers des licenciements, de recours systématiques au crédit – ou le transfert des maigres subventions vers les îles Caïman ou autres offshore – avec la juteuse perspective de rentabiliser à taux généreux, et malgré les inévitables préjudices pour le pays, les fonds que les responsables de la culture leur distribuent tirés des montants mis à leur disposition.

Il est très intéressant de vérifier que quelques défenseurs exaltés du marché et de la subordination du théâtre à ce que l’on dit être ses règles travaillent majoritairement avec de l’argent public et obtiennent des municipalités et de l’État ce qu’ils n’obtiennent pas du sacro-saint mécénat avec ses mirifiques modèles fondés sur la substitution du rôle de l’État par l’initiative privée… L’annulation unilatérale et régalienne des contrats passés avec les organismes de la Culture présuppose, pour l’élément le plus faible des parties contractantes – les compagnies et les créateurs qui les dirigent – un effondrement des perspectives artistiques et la suppression de projets : des mesures qui de façon générale induisent non seulement une réduction quantitative d’activité mais un abaissement général de la qualité artistique avec un préjudice manifeste pour le pays.

Aux théâtres d’art – engagés dans la pensée et la réflexion et conscients de leur fonction civique – revient le droit de trouver les formes de contestation et d’éclaircissement. Ce qui distingue l’artiste, c’est que, puisqu’il doit adopter une éthique et une esthétique, elles peuvent seulement être une éthique et une esthétique propres. Les limitations de la liberté de création auront des conséquences désastreuses pour le pays et les générations futures. Le Théâtre municipal d’Almada est parvenu, grâce à un effort énorme qui s’est prolongé durant des dizaines d’années, à créer un public fidèle, qui s’étoffe toujours plus, constituant selon moi un exemple de ce que pourrait être une activité théâtrale organisée au Portugal. Ayant conquis, par son travail, un contingent de public parmi lequel de nombreux spectateurs qui n’étaient jamais allés au théâtre auparavant – et à partir de l’expérience qu’ils ont eue auprès de nous, sont partis à la découverte d’autres salles et d’autres univers – et qui atteint aujourd’hui une expression qui se traduit par une moyenne de plus de 50 000 spectateurs par an, ce qui, dans une ville de 173 000 habitants, est, même au niveau européen, un fait considérable.

Au théâtre d’art revient aujourd’hui la responsabilité de la défense de la citoyenneté, de la démocratie et de ses valeurs, dans une lutte qui aura certainement de successives issues, déroutes et victoires, et qui s’inscrit dans l’histoire de la Culture.

Joaquim Benite Metteur en scène, directeur du festival d’Almada (www.ctalmada.pt)

Article paru dans Le Monde diplomatique, édition portugaise.

Traduit du portugais par Marina Da Silva

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