Beckett pour toujours

La Dernière bande de Samuel Beckett. Mise en scène d'Alain Françon. Théâtre de l'Œuvre à Paris. À 21 h. Tél. : 01 44 53 88 88.

L'écriture même de Samuel Beckett, dans son éternel ressassement, nous y invite : il faut pour vraiment la pénétrer et l'apprécier d'abord s'en laisser imprégner. En y revenant encore et toujours. Pratiquement tous les metteurs en scène qui l'ont abordée, y reviennent effectivement. C'est le cas d'Alain Françon qui après Le Dépeupleur travaillé avec Michel Didym et un remarquable et récent Fin de partie, s'attaque cette fois-ci à la Dernière bande de l'auteur irlandais. Avec un acteur, Serge Merlin, qui, lui aussi, est un habitué de l'univers beckettien. Comme il se trouve que Françon et Merlin ont, ensemble, un beau parcours commun, on pourra en déduire que ce faisceau de connivences ne peut qu'aboutir à une véritable et authentique réussite. C'est le cas au théâtre de l'Œuvre qu'il faut saluer d'avoir eu le courage de produire et de programmer ce spectacle exigeant et âpre. Exigeant et âpre certes, mais comme toujours chez Beckett, avec son envers doucement ironique et parfois même parfaitement comique. On retrouve tout cela dans La dernière bande décortiquée par Alain Françon dont on connaît depuis longtemps la finesse de lecture, et transmis, dans un phrasé et une gestuelle ciselés par Serge Merlin. Le tout se passe dans une quasi obscurité d'où l'on finit par entr'apercevoir le buste de l'acteur assis derrière une table dans une attitude marmoréenne. Avant que cela se joue, comme toujours chez Beckett, dans les replis de la mémoire d'un homme, celui-ci revisitant sa vie passée enregistrée sur cassettes. Le travail d'Alain Françon est d'une rare intensité, parfaitement maîtrisée dans tous les domaines, celui de la lumière, ou plutôt de l'intensité lumineuse, signée Joël Hourbeigt, celui du son, d'une rare subtilité, signé Daniel Deshays. Quant à Serge Merlin, dirigé de main de maître par son metteur en scène, il est tout simplement prodigieux. Sa performance (c'en est une) est saisissante, proche d'une bouffonnerie tragique, celle de toute vie, proche sans doute de ce que souhaitait Beckett soi-même, Françon ayant scrupuleusement respecté les indications de l'auteur qui avait modifié son texte datant de 1960 au moment où il avait décidé de lui-même la mettre en scène.

Jean-Pierre Han

admin