Les Voyages d'un spectateur lettré

Les Voyages du comédien par Georges Banu. Éditions Gallimard, collection Pratique du théâtre. 192 pages

Il y a déjà maintenant plus d'un quart de siècle, Georges Banu publiait un livre intitulé L'acteur qui ne revient pas où il était question d'un théâtre au carrefour de l'Est et de l'Ouest. Dans ce bel ouvrage qui ne se voulait pas le livre d'un spécialiste, mais celui d'un « spectateur lettré », il était essentiellement question du théâtre au Japon et de ses formidables acteurs. Vingt-cinq ans plus tard, le même spectateur lettré, tout de même auteur d'une vingtaine d'ouvrages tous peu ou prou consacrés au théâtre, revient sur la question de l'acteur ou du comédien. De la meilleure manière qui soit. C'est-à-dire à sa manière, pas directement frontale, mais toujours apparemment quelque peu décalée, ou s'attachant à saisir l'objet théâtral par ce qui pourrait sembler n'être qu'un détail. Georges Banu a ainsi disséqué le « Rouge et or » du théâtre à l'italienne, il a évoqué le rideau (ou « la fêlure du monde »), s'est exercé à saisir « l'homme de dos », a travaillé sur la « scène surveillée », et l'on pourrait poursuivre à loisir cet étonnant inventaire. Rien d'étonnant si l'un de ses derniers ouvrages s'intitule Miniatures théoriques… Georges Banu procède toujours ainsi, par la peinture de « miniatures ». Ainsi Les Voyages du comédien sont-ils écrits selon cette « méthode » : le premier (et fort passionnant) chapitre consacré à l'acteur insoumis est divisé en miniatures évoquant « le pacte de clôture et la désobéissance », les « empreintes identitaires », « la langue et le corps », pour n'en citer que quelques-unes. Mais plus que cette manière de procéder par touches successives, ce qui apparaît de plus en plus clairement au fil des ouvrages de l'auteur, c'est l'application de la définition qu'il avait lui-même émise il y a des années de cela concernant le critique dramatique (qu'il est ou qu'il fut), à savoir un être toujours entre « autobiographie et utopie ». Le « retour » aux comédiens qu'il opère dans cet ouvrage est aussi une sorte de retour et d'aveu vers sa propre relation à l'art théâtral. « Au terme d'une longue fréquentation du théâtre, sur fond d'une démission initiale, suivie d'une passion dernière, l'attrait pour l'acteur pointe chez le spectateur impliqué que je suis comme la ”fleur” dont, à la fin, on souhaite ne pas rater la saveur et l'on tient à approcher la dimension cachée. » Tout est dit, et nous avons là également un bel aveu stylistique. On ne s'étonnera pas non plus de constater que le dernier chapitre du livre (en guise de postface) est une confession : « Pourquoi je ne suis pas devenu acteur ». Surprenant de la part d'un professeur d'université reconnu à juste titre, et un des grands théoriciens (mais en actes) de l'art théâtral d'aujourd'hui.

Jean-Pierre Han

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