Redécouvrir Koltès

Sallinger de Bernard-Marie Koltès. Mise en scène de Catherine Marnas. Théâtre national de Strasbourg. Jusqu'au 7 décembre. Tél. : 03 88 24 88 24.

S'il est un metteur en scène qui connaît bien l'œuvre de Bernard-Marie Koltès, dont l'écriture théâtrale contemporaine française est encore et toujours orpheline, c'est bien Catherine Marnas qui s'est directement confrontée aux sept pièces achevées de l'auteur en les mettant en scène, allant même jusqu'à travailler sur des fragments d'autres textes, ici et là en France comme à l'étranger, dans le circuit professionnel, mais aussi dans celui des grandes écoles de théâtre, entretenant avec l'auteur un dialogue constant. Rien d'étonnant si elle revient aujourd'hui sur ce qui est pratiquement la première pièce de Koltès, Sallinger, écrite à peu près au même moment que La Nuit juste avant les forêts, en 1977-78, et que l'auteur composa à la demande de Bruno Boëglin, cet éternel et atypique découvreur qui voulait d'ailleurs, lui aussi, remonter la pièce qu'il avait créée, mais dut renoncer faute de pouvoir trouver la production adéquate (ainsi va l'inénarrable mais impitoyable petit monde du théâtre). Avec Catherine Marnas, accueillie au Théâtre national de Strasbourg de Julie Brochen, pas de problème, c'est bien de l'intérieur qu'elle se saisit de la pièce de Koltès. Et c'est tant mieux, car il est sans doute temps de faire à nouveau le point sur cette écriture si particulière, et si forte, plus de vingt ans après la disparition de son auteur. Fini le temps de la découverte, voici peut-être celui de la réévaluation de l'œuvre. À ce jeu la place de Sallinger est particulière. Koltès s'y exerce encore, n'est pas totalement maître de son art, semble-t-il, et il est vrai que nous avons été – et sommes encore ? – un certain nombre à penser que la pièce recèle quelques imperfections dont les longs monologues par exemple seraient les révélateurs… Or, et c'est le premier mérite de la mise en scène de Catherine Marnas, elle balaye cette idée reçue qui en côtoie une autre suggérant que l'écriture de Koltès aurait vieilli, au prétexte aussi que dans cette pièce il évoque les affres de la jeunesse fracassée à la veille de la guerre du Vietnam au cours des années soixante, soixante-dix. Ce qu'elle nous donne à voir et à entendre est soudainement d'une parfaite cohérence, même s'il est vrai que Sallinger qui renvoie à l'écrivain américain du même nom, mais avec un seul l, se situe entre l'écriture d'un roman, La Fuite à cheval très loin dans la ville et un travail purement théâtral. La pièce, du coup en porte les stigmates. Et puisqu'il est question de fuite dans le titre de son roman, on peut aisément convenir que Sallinger parle également d'une suite de fuites de la part des jeunes protagonistes, et à ce jeu, c'est le suicidé revenu sur terre et sur le plateau comme dans un tragédie de Shakespeare qui apparaît comme le plus vivant parmi les vivants… Tout cela Catherine Marnas et ses comédiens issus de sa compagnie et de la troupe du TNS le donnent subtilement à sentir, dans une atmosphère nocturne et presqu'apaisante jouant sur le côté intime des choses, loin du bruit et de la fureur, mais aux confins de la mort. On est d'autant plus sensible à la pièce que connaissant désormais toute l'œuvre théâtrale de Koltès, on est heureux d'y voir annoncées toutes les thématiques futures, esquissées dans des formes particulières qui s'affirmeront par la suite. En épousant le rythme du phrasé de Koltès glissant dans un univers entre rêve (ou cauchemar) et réalité, aux frontières de l'inconscient, Catherine Marnas et ses comédiens nous font redécouvrir la pièce de Koltès qui n'a pas toujours été jusqu'à présent servie à sa juste valeur.

Jean-Pierre Han

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