Une œuvre initiatique

Ma mère qui chantait sur un phare de Gilles Granouillait. Mise en scène de François Rancillac. Théâtre de l'Aquarium. Jusqu'au 3 février, puis tournée. Tél. : 01 43 74 99 61.

En lisant la pièce de Gilles Granouillet que celui-ci lui avait transmis sous pseudonyme, François Rancillac eut, paraît-il, un véritable coup de foudre. On le comprend aisément, Ma mère qui chantait sur un phare, est effectivement un très beau texte, écrit par un authentique poète qui donc ose défier les lois élémentaires du théâtre, une discipline que l'auteur connaît pourtant très bien, pour s'embarquer et nous embarquer sur des terres (et des flots) inconnues. Avec une langue qui semble refuser tout lyrisme, mais qui finit par envoûter grâce à son rythme, son tempo quasiment musical, avec des thèmes qui s'entrecroisent savamment d'une séquence à l'autre, d'une voix à l'autre. Entre dialogue et récit pour narrer le voyage immobile et pourtant très mouvementé de deux jeunes frères encore dans la pré-adolescence, imagination ouverte à tous les vents, entre vie et mort, cette mort partout présente du début à la fin de la pièce. C'est un étonnant cheminement initiatique avec comme point d'horizon la figure de la mère, nue en haut d'un phare flottant, chœur de mâles à ses pieds dans l'espérance d'être choisi par la prêtresse. C'est bien le récit d'une quête intime qui se donnerait parfois des airs d'épopée. L'épopée de Marzeille et Perpignan, les deux jeunes protagonistes principaux, dans sa fausse et terrifiante naïveté rappellerait presque celle des jumeaux du Grand cahier d'Agota Kristof, alors que l'environnement de la pièce évoquerait plutôt l'univers trouble d'un Jean Audureau. Comment en rendre compte théâtralement ? Comment surtout restituer peu ou prou la subtile essence de cette fable que l'auteur qui met parfois en scène ses propres œuvres, s'est bien gardé, cette fois-ci, conscient de tous les dangers qui le guettaient au coin de chacune des respirations de son texte, d'approcher… C'est donc François Rancillac qui connaît bien son écriture pour l'avoir portée à maintes reprises à la scène, qui s'est lancé dans l'aventure de donner corps et chair à la fable. Opération délicate s'il en est, mais dont il se sort parfaitement, avec les qualités que nous lui connaissons depuis toujours : délicatesse et subtilité, rigueur et probité. Dans la belle et astucieuse scénographie de Raymond Sarti qui découvrira l'espace au fur et à mesure de l'avancée de la pièce, François Rancillac lance et dirige ses deux personnages principaux dans le jeu. Car il s'agit bien d'un jeu, ludique et grave tout à la fois, comme celui de la vie. Il faut dès lors adopter un registre d'interprétation particulier, toujours sur le fil du rasoir, d'autant qu'il n'est pas évident pour des adultes d'avoir à assumer des rôles d'enfants sans tomber dans la niaiserie. Les deux comédiens Anthony Breurec et Riad Gahmi qui doivent en outre sans cesse passer d'un registre de jeu à un autre parviennent dans l'ensemble à maintenir le fragile équilibre, alors que le reste de la distribution, Patrick Azam, Antoine Caubet, Pauline Laidet et Françoise Lervy, occupe chacun à sa singulière manière, mais toujours avec rigueur, sa place dans l'orchestre. Cet orchestre auquel nous renvoient les pupitres placés ça et là sur le plateau nous rappelant, si besoin en était, que nous sommes bien devant une œuvre chorale.

Jean-Pierre Han

  • Le texte de la pièce est paru aux Éditions Actes Sud-Papiers, Paris, 2008. 118 pages, 18 euros.
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