Délire à sept

Ionesco suite d'après Ionesco. Mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota, avec l'Ensemble artistique du Théâtre de la Ville. Théâtre des Abbesses, jusqu'au 31 janvier, puis tournée. Tél. : 01 42 74 22 77.

Le moins que l'on puisse dire est qu'Emmanuel Demarcy-Mota a de la suite dans les idées. Avec Ionesco notamment dont il avait mis en scène Rhinocéros dès 2004 à la Comédie de Reims, avant de nous en donner une nouvelle mouture au Théâtre de la Ville à Paris où il a succédé à Gérard Violette en 2008. Succès immédiat, tournée et voyage avec le spectacle cet automne aux États-Unis, un véritable succès qui en appelle d'autres d'ores et déjà propgrammés hors de nos frontières. En respiration à cet étonnant événement il nous propose un Ionesco suite, montage à partir de quatre pièces de l'auteur, La Cantatrice chauve, La Leçon, Jacques ou la soumission et Délire à deux, qu'il a déjà et maintes fois présenté dans les lycées. Il reprend et améliore cette « petite » forme aux Théâtre des Abbesses transformé avec bonheur pour l'occasion par Yves Collet, et l'on ne peut que s'en féliciter. Ionesco suite ou Ionesco « complétude » si on ose dire, puisque le montage propose un Ionesco « première manière », celui des pièces courtes et percutantes (seul Délire à deux a été écrit après Rhinocéros). Comme entre-temps, Emmanuel Demarcy-Mota est allé voir du côté de Vitrac dont il a monté Victor ou les enfants au pouvoir qu'il reprend ce printemps, on peut dire qu'il aura vraiment fait le tour de la question si on veut bien considérer que Vitrac est un précurseur de Ionesco chez qui on retrouve certaines répliques de son aîné. C'est donc une connaissance de plus en plus approfondie qu'Emmanuel Demarcy-Mota entretient avec l'univers de Ionesco. Et s'il est vrai que l'on reste avec Ionesco suite dans le domaine de la clownerie, on peut aisément ajouter que c'est une clownerie quasiment métaphysique qui rôde allègrement du côté de l'inquiétude voire de l'angoisse. S'il y a délire, non plus à deux, mais à sept (les sept acteurs de la compagnie), c'est un délire et un rire qui en découle qui finiraient presque par vous rester en travers de la gorge. Demarcy-Mota et ses comédiens qu'il faut vraiment tous citer – Charles Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Sandra Faure, Stéphane Krähenbühl, Olivier Le Borgne et Gérald Maillet – jouent ce registre à fond, avec une véritable et imperturbable dextérité. Une table longue, quelques chaises devant une toile de fond sur laquelle se projettent les ombres gesticulantes des protagonistes, voilà tout pour nous embarquer dans un univers cauchemardesque dont nous n'arriverons décidément pas à nous extirper. C'est peut-être cela aussi notre nouvel univers.

Jean-Pierre Han

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