Espaces et temps mêlés

Whistling Psyche de Sebastian Barry. Mise en scène de Julie Brochen. Jusqu'au 2 février au TN Strasbourg (03 88 24 88 24), puis du 11 février au 3 mars, théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Tél. : 01 48 13 70 10.

Julie Brochen possède l'art et la manière de saisir le spectateur au collet et de ne plus le lâcher. Dans sa dernière réalisation, elle le place dans une proximité absolue avec le plateau et le plonge dans un univers improbable, espaces et temps mêlés et bouleversés. Entre réalité et fiction le voilà embarqué dans la pièce de l'irlandais Sebastian Barry qui, en poète avéré, a laissé libre cours à son imagination. Le titre de sa pièce, déjà, Whistling Psyche, ne se laisse pas traduire sauf à être réducteur ; Julie Brochen et Isabelle Famchon dont le travail de transcription de l'anglais au français est par ailleurs remarquable, ont eu raison de le laisser tel quel, quitte à encore épaissir le mystère.

Où sommes-nous ? Dans quel no man's land qui pourrait précisément être l'espace du théâtre, celui de l'imaginaire pur ? Une gare peut-être, à moins que ce ne soit le hall d'accueil d'un hôpital (psychiatrique ?) ; certains indices le laissent à penser. Lieu improbable qui ne cesse de changer de configuration grâce ou à cause d'un jeu savant de rideaux de tulle translucides manipulés à vue, comme sont manipulés les brancards roulants dans toute la largeur du plateau, car tout se joue selon cette horizontalité-là. C'est donc dans cet espace clos dans lequel apparaissent parfois quelques images projetées : gare déserte, rails disparaissant à l'infini, horloges aux aiguilles figées à tout jamais sur la même heure… que vont apparaître – comme apparaissent les revenants sans doute – se croiser sans vraiment toujours se voir, deux personnages, deux personnalités hors pair. L'imagination de Sebastian Berry a déployé ses ailes, mais en prenant appui sur la réalité. Les deux personnages ont réellement existé, à une trentaine d'années de différence (ou à peu près ; on ignore la véritable date de naissance de l'un d'entre eux), mais qu'importe, les chronologies, on l'a dit, ne sont pas vraiment de mise. Disons simplement que « cela » se passe sous l'ère victorienne, ce qui est loin d'être anodin.

Voici donc le Docteur James Miranda Stuart Barry, médecin et chirurgien militaire qui servit en Inde, en Afrique du Sud, plus tard aux îles Maurice et de Sainte-Hélène, à Malte, en Crimée, à la Jamaïque… ailleurs encore. Connu et reconnu pour les progrès qu'il fit accomplir à son art et aussi parce qu'il prôna une égalité de soins aux femmes, aux Noirs et aux pauvres : un véritable progressiste en quelque sorte. Il fut aussi l'un des premiers à pratiquer l'accouchement par césarienne. À sa mort, on s'aperçut que ce brillant médecin était une femme ! Insupportable pour l'honorabilité victorienne : on fit donc silence sur sa vie et ses actions. L'autre personnage que Sebastian Barry propulse sur le plateau est Florence Nightingale, une infirmière qui révolutionna la fonction qu'elle exerça notamment durant la guerre de Crimée dans laquelle la Grande-Bretagne se trouva engagée aux côtés de la France et de l'Empire Ottoman face à la Russie. Rien ne s'opposa à ce que l'Angleterre reconnaisse Florence Nightingale comme une véritable gloire nationale… Que ces deux fortes personnalités aient pu se croiser relève de la pure conjecture : c'est la liberté du poète que de l'imaginer, encore que dans le cas de Sebastian Barry, la rencontre hautement improbable qui se situerait selon les indications de l'auteur aux « alentours de 1910 », bien après la mort du vrai James Miranda Stuart Barry et à peu près au même moment que celle de Florence Nightingale… se fait de manière tout à fait particulière, et en dit long sur les jongleries imaginatives de l'auteur. Cette rencontre s'effectue davantage par l'esprit, quelque chose d'impalpable, qui aurait pu se tisser entre les deux femmes. Nous avons donc plutôt deux monologues qui finissent par se répondre de loin. Avec deux comédiennes au tempérament de feu, Catherine Hiégel, voix rauque et présence masculine volontairement appuyée – c'est elle (ou lui) dont on apprendra qu'elle est une femme ! – et Juliette Plumecocq-Mech, silhouette noire découpée au scalpel, et dont les accents vocaux la feraient presque passer pour un homme, elle qui, dans d'autres spectacles (ceux de Christophe Rauck notamment) est distribuée dans des rôles masculins. Bien évidemment Julie Brochen joue de toutes ces ambiguïtés avec délice. Le trouble est ainsi partout présent et marque de son empreinte tout le spectacle qui à certains égards et avec cette vertigineuse mise en abyme touche à l'essence même du théâtre.

Jean-Pierre Han

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