Un calme paradoxal

Calme de Lars Noren. Adaptation et mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Théâtre de Nanterre-Amandiers. Jusqu'au 23 février à 20 heures. Tél. : 01 46 70 00.

À chacun sa propre conception du calme. Celle développée et mise au jour par Lars Noren dans sa pièce éponyme pourra paraître sinon étrange, du moins paradoxale. Ce qui est sûr c'est que Jean-Louis Martinelli, son metteur en scène, en connaît, de l'intérieur, tous les ressorts ; outre ses diverses rencontres et discussions avec l'auteur suédois, c'est la quatrième fois qu'il porte à la scène une de ses pièces. Quel est donc la nature de ce « calme » que Lars Noren mit au jour dès 1984 dans sa pièce qui était le dernier volet d'une trilogie ? Faut-il prendre le terme comme une antithèse parfaite de ce que prétend montrer l'auteur, à savoir une sorte de tragédie avec unité de lieu, un hôtel-restaurant (dans son intérieur et son extérieur), sa quasi unité de temps, et son unité concernant les personnages avec ce noyau familial composé du père, de la mère, des deux fils du couple et d'une servante… Et la mort annoncée qui rôde déjà avec la mère atteinte d'un mal incurable et dont la date de disparition est pratiquement édictée ; c'est la maladie de la mort alors qu'une autre maladie gangrène l'atmosphère, celle de la folie… Tout ce beau monde au bord de l'implosion et de la faillite, celle de l'affaire familiale, mais aussi celle de leur vie intime et de leurs rapports personnels, ne peut que s'entredéchirer. Il ne manquera pas de le faire avec férocité et… amour ! Si calme il y a, c'est sans doute celui d'avant la tempête, mais c'est aussi celui que permet une certaine mise à distance de l'auteur vis-à-vis de ce qu'il trace avec une précision d'entomologiste. Car la description de Lars Noren trouve ses racines dans sa propre biographie, tout comme Eugène O'Neill l'avait jadis fait dans Long voyage du jour à la nuit, une pièce nommément citée dans une sorte d'hommage par l'un des protagoniste de Calme, comme par hasard le double de l'auteur. Il faut dès lors voir le déroulement de la pièce comme une véritable analyse – et donc mise à distance – de la situation. Et le temps s'étire, comme la vie qui n'en finirait pas de finir. Jouée dans son intégralité la pièce durerait plus de six heures. Jean-Louis Martinelli l'a adaptée et réduite à près de la moitié ; cet effet de condensation bienvenu donne davantage d'intensité à la dramaturgie, d'autant que celle-ci est parfaitement assumée par une distribution de tout premier ordre, avec Jean-Pierre Darroussin en père sous l'emprise de l'alcool, impuissant à enrayer ou à simplement retenir ne serait-ce qu'un instant la marche du temps, perdu dans le vaste espace conçu par Gilles Taschet, s'ouvrant en arrière-plan sur l'infini de la mer, avec Christiane Millet, au jeu d'une subtile justesse, avec Nicolas Pirson et Alban Guyon les deux fils si différents l'un de l'autre et pourtant, quelque part, quand même fraternels, et Delphine Chuillot, la bonne. La direction d'acteurs de Jean-Louis Martinelli est ici parfaite, totalement maîtrisée, comme le reste de sa mise en scène, sans aucun doute l'une de ses plus fortes.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est publié aux éditions de l'Arche.

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