Théâtre sans corps

Phèdre de Racine. Mise en scène de Michael Marmarinos. Comédie-Française, jusqu'au 26 juin (en alternance). Tél. : 0 825 10 1680.

Le metteur en scène grec, Michael Marmarinos, un des grands noms de la scène européenne dit-on, mais que j'avoue ne pas connaître, l'explique très clairement dans la petite bible remise aux spectateurs : « Phèdre est une tragédie des mots ». Soit. En vertu de quoi, fidèle à sa propre parole, Michael Marmarinos s'évertue plus de deux heures durant à nous restituer ces fameux mots qui, selon lui, activent la tragédie. Toujours très bien. Le seul problème c'est qu'en cours de route, et en cours de démonstration, si je puis m'exprimer ainsi, il en vient à complètement oublier les corps de ceux qui émettent ces mots. Comme si ces fameux mots pouvaient avoir une existence autonome, déconnectée de la réalité du vivant ! À la Comédie-Française heureusement rénovée, les corps des comédiens sont étrangement absents du plateau. Le phénomène est pour le moins curieux, troublant, et pour tout dire, franchement insatisfaisant. Concernant une pièce comme la Phèdre de Racine où le désir travaille la chair jusqu'à la déraison, il y a de quoi. Or la mise en scène de Michael Marmarinos n'opère, semble-t-il, que dans le domaine de la raison raisonnante. Bien peut-être et avec clarté lorsque l'on entend le texte, ce qui n'est pas toujours le cas même avec un micro sur pied dont on se demande bien qu'elle est sa véritable fonction. Mais on ne saurait se satisfaire d'un tel appauvrissement, d'un tel dessèchement de l'œuvre de Racine. La faute n'en incombe pas forcément aux comédiens que nous connaissons tous pour les avoir maintes et maintes fois vus et appréciés dans de nombreux spectacles de la maison. Leur talent n'est pas en cause, mais la déception, ici, vient de les voir perdus, ne sachant trop quoi faire pour se sortir de l'embarras où on les a plongé. Chacun exécute sa partition dans son propre registre, comme il peut, mais l'ensemble ne présente aucune cohérence. Des personnages viennent chacun à leur tour sur le plateau au décor qui rappelle lointainement celui qu'avait réalisé Yannis Kokkos pour Électre jadis montée à plusieurs reprises par Antoine Vitez, avec en toile de fond l'immensité de la mer, grecque ça va de soi, mais c'est à peu près tout. Et je doute que les errements d'Elsa Lepoivre qui interprète le rôle-titre de Phèdre soient ceux qu'exigent son rôle ; ils sont plutôt ceux d'une comédienne qui cherche désespérément à donner corps et vie à son personnage et se réfugie dans la caricature. Pour le reste, avec un Hippolyte frêle et virevoltant (!) interprété par Pierre Niney (en alternance avec Benjamin Lavernhe), une Œnone (Clotilde De Bayser) en confidente de comédie bourgeoise, et les très hiératiques Thésée et Théramène (Samuel Labarthe et Éric Génovèse), quand même les plus convaincants, on demeure loin du compte.

Jean-Pierre Han

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