Lectures d'Ibsen

Les Revenants d'Ibsen. Mise en scène de Thomas Ostermeier. Théâtre des Amandiers-Nanterre. Jusqu'au 27 avril, puis tournée en France. Tél. : 01 46 14 70 00. Solness le constructeur d'Ibsen. Mise en scène d'Alain Françon. Théâtre de la Colline à Paris. Jusqu 'au 25 avril. Tél. : 01 44 62 52 52.

Ibsen fait partie de ces grands dramaturges que les metteurs en scène ne se contentent pas de visiter une seule fois, comme par hasard ou presque, avant de s'en aller vers d'autres univers. Il faut qu'avec lui, ils y viennent et y reviennent, comme si la part de mystère contenue dans ses pièces ne parvenait jamais à être totalement élucidée, comme si la pensée avait encore et toujours matière à se développer. Et il est vrai qu'à partir de fables parfois complexes mais au tracé fort, l'auteur norvégien parvient toujours à nous emmener dans des abysses intimes d'où l'on ne sort jamais indemnes. Et cela tout juste avant que Freud n'apparaisse à son tour sur le devant de la scène sociétale. Il n'empêche qu'il y a là entre les deux hommes comme un air, une manière voisine sinon commune de sentir l'humain dans ses replis les plus secrets. Thomas Ostermeier et Alain Françon qui présentent respectivement Les Revenants et Solness le constructeur le savent mieux que quiconque : tous deux ont maintes et maintes fois fouaillé l'univers d'Ibsen, le plus souvent avec une extrême pertinence, même si c'est dans des styles différents. Dans leurs démarches qui sont des explorations pour en percer le mystère ou tout au moins l'approcher et en rendre compte, il va presque de soi que l'attitude la plus efficace consiste à se tenir au plus près de la parole de l'auteur, de son texte. C'est là, me dira-t-on, une lapalissade dès lors qu'il s'agit de théâtre ; mais ce qui l'était effectivement jadis ne l'est plus guère désormais dans le spectacle contemporain… Cela a néanmoins toujours été le credo d'Alain Françon, bien connu pour son extrême attention et sa fidélité absolue au texte. Thomas Ostermeier, de son côté, s'est toujours autorisé de plus ou moins grands écarts avec les auteurs, et avec Ibsen notamment, allant même, par exemple, dans sa mise en scène de Maison de poupée rebaptisée Nora, jusqu'à transformer avec l'aide de son dramaturge la fin de la pièce. Reste qu'avec Les Revenants, qu'il aborde pour la deuxième fois, le voici – par la force des choses ? – revenu à de meilleurs sentiments de fidélité. Le texte dont il signe la traduction avec l'écrivain Olivier Cadiot est, à quelques coupures près, fidèle à l'original. À partir de là il devient tout aussi évident que l'accent est mis, aussi bien chez lui que chez Françon, sur la direction d'acteurs. Et quels acteurs, car c'est la première qualité de ces deux productions : avoir réuni des distributions de rêve. Que l'on en juge : Valérie Dréville, Éric Caravaca, François Loriquet, accompagnés de Jean-Pierre Gos et de Mélodie Richard, dans Les Revenants, Wladimir Yordanoff, Dominique Valadié, Gérard Chaillou, Michel Robin, Adeline d'Hermy, avec Adrien Gamba-Gontard et Agathe L'Huillier, dans Solness le constructeur. Tous, dans des registres de jeu et à des degrés différents, plus qu'excellents. On connaît l'immense talent de Valérie Dréville et de Dominique Valadié, toutes deux, ce n'est pas un hasard, des anciennes de chez Vitez ; elles irradient dans Les Revenants et Solness le constructeur, la première dans le rôle principal, la deuxième dans un rôle secondaire, mais cependant pièce importante dans le dispositif mis en place par l'auteur. Mais alors que Valérie Dréville compose avec force et autorité son personnage dans son spectacle, comme à l'arrachée, Dominique Valadié, elle, est d'emblée installée dans le sien. Il y a là deux types d'interprétation qui ne sont que la conséquence de deux types de direction d'acteur, Thomas Ostermeier et Alain Françon n'ayant à l'évidence pas la même manière de diriger les opérations, pas la même sensibilité. Les autres acteurs des distributions respectives des deux spectacles empruntent d'ailleurs les mêmes voies que celles tracées par les deux comédiennes. Avec, en plus, la véritable révélation, dans Solness le constructeur d'Adeline D'Hermy toute de grâce juvénile enrobant une force confinant à une infernale obsession, celle de « retrouver » l'homme qui l'avait prise dans ses bras lorsqu'elle était gamine dix ans auparavant, après être monté tout en haut de la tour qu'il avait fait construire – un poison délicieux à avaler, une figure inversée du destin et de la mort au travail – . Près de dix ans séparent les parutions des Revenants et de Solness le constructeur. La première œuvre date de 1881, la deuxième de 1892, au crépuscule de la vie de l'auteur qui s'achèvera en 1906. De prime abord, ne serait-ce que par leur thématique, pas grand-chose semble relier les deux pièces. Et pourtant… Dans les Revenants, titre qu'il faut prendre au pied de la lettre, la veuve d'un homme si respectable et respecté voire même tant admiré que la municipalité est sur le point de lui rendre hommage, voit revenir son fils qui a passé des années à Berlin et à Paris. Un fils qui porte en lui un terrible secret jamais nommé : celui de la syphilis qui le ronge et l'empêche de créer (c'est un écrivain) et de vivre. Ce secret n'est que la conséquence d'autres secrets ; ceux qui se cachent en particulier derrière la respectabilité du notable… Les Revenants, c'est le voile de l'honorabilité bourgeoise qui est déchiré, ce sont les forces d'un passé enfoui qui surgissent faisant de nous des revenants, des morts-vivants, en marge de toute vraie vie. Pas étonnant que la pièce ait provoqué un véritable scandale lors de sa création, la pilule étant sans doute plutôt dure à avaler pour la bonne société de l'époque. Passé aux semelles de plomb, secrets enfouis au plus profond de la conscience et du monde, petits arrangements avec la vie quotidienne ordinaire, douleur d'avoir à vivre l'irréversibilité du temps qui passe… ce sont les maux de la condition humaine qui habitent et hantent les personnages de Solness le constructeur tout comme ceux des Revenants, seules les configurations dramaturgiques diffèrent. Et c'est bien cela qu'Alain Françon met superbement au jour avec paradoxalement une tranquille assurance rendant le drame d'autant plus évident et tragique, alors que Thomas Ostermeier, à son habitude, procède davantage par à-coups pour maintenir une tension de tous les instants. Le spectacle de ce dernier créé au Vidy-Lausanne avant de venir en France trouvera certainement avec le temps une certaine patine que la mise en scène d'Alain Françon possède d'ores et déjà.

Jean-Pierre Han

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