Partition théâtrale

Ravel de Jean Echenoz. Mise en scène d'Anne-Marie Lazarini. Théâtre Artistic Athévains. Jusqu'au 5 mai 2013. Tél. : 01 43 56 38 32.

C'est un spectacle singulier que nous propose Anne-Marie Lazarini dans son théâtre de l'Artistic Athévains. Elle, femme de théâtre jusqu'au bout des ongles, s'est mise en tête de nous faire partager son émotion de lecture du Ravel de Jean Echenoz, un roman composé à partir des dix dernières années de la vie du célèbre compositeur, une biofiction comme on appelle désormais ce genre d'ouvrage. Rien de plus légitime et de plus simple que cette généreuse ambition, sauf qu'Anne-Marie Lazarini n'entend pas, comme cela se fait d'ordinaire, adapter un roman à la scène ; c'est un livre, le livre de Jean Echenoz, qu'elle veut nous faire feuilleter sur le plateau. Pas d'adaptation théâtrale au sens traditionnel du terme, et c'est bien à cette aune qu'il faut envisager son spectacle, car cela demeure un spectacle, et de la meilleure veine. Pour que les choses soient d'ailleurs bien claires, les interprètes arrivent sur le plateau, s'installent et commencent à lire les premières pages du livre – ils y reviendront un peu plus tard en cours de spectacle ; ils ne sont pas là pour incarner à tout prix tel ou tel personnage, mais simplement pour nous les donner à voir et à… lire. Ainsi rien de plus naturel si au côté de Michel Ouimet, responsable de la partition attribuée à Ravel si on ose dire, Marc Schapira et Coco Felgeirolles, eux, brassent et présentent plus qu'ils ne jouent d'autres personnages qui gravitèrent autour du musicien. Le jeu, lorsque jeu il y a, vient en contrepoint du récit. Un récit qui se déroule dans un dispositif – belle boîte bleue (la couleur de la couverture des livres des Éditions de Minuit où le roman d'Echenoz a été publié !), une boîte à joujoux conçue et mise en lumière comme toujours par François Cabanat – qui situe bien l'enjeu de la représentation ; petit train miniature, maquette de la demeure du musicien à Montfort l'Amaury, éléments suggérant voiture ou bastingage de paquebot, malles de voyage, valise… nous mettent à distance de toute identification. On ne joue pas à jouer pour de vrai ; il y a une multitude de feuilletages présentés sur scène. Celui de l'écriture du roman, puis celui de la musique car tout se déroule selon un tempo musical renvoyant bien sûr à la vocation de Maurice Ravel, et Andy Emler, présent sur scène en alternance avec Yvan Robilliard, interprète des morceaux de sa composition, ravéliens en diable, celui de la vie du personnage principal condensée sur dix ans, mais emblématique de toute son existence, enfin celui du théâtre lui-même. Mises en abîme infinies qui rendent parfaitement compte de l'écriture du romancier jusque dans ses moindres respirations. C'est admirable d'intelligence et de sensibilité, alors que la figure de Ravel se dessine dans un ultime tourbillon, tel un mouvement serré du Boléro renvoyant à sa solitude avant que la mort ne vienne le saisir.

Jean-Pierre Han

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