Le théâtre ou l'absorption des contradictions

Éloge du théâtre d'Alain Badiou avec Nicolas Truong. Flammarion (Café Voltaire), 96 pagers, 12 euros.

L'Éloge du théâtre d'Alain Badiou écrit avec la complicité de Nicolas Truong est publié dans la collection Café Voltaire des éditions Flammarion, tout comme son Éloge de l'amour, toujours avec le même Nicolas Truong. Le rapprochement entre ces deux ouvrages n'est pas fortuit, car cet Éloge du théâtre est bel et bien un cri d'amour pour… le théâtre. L'amour, le désir, et donc la notion de plaisir sont bien à la base de la relation qu'Alain Badiou entretient avec l'art théâtral. Amour, désir et notion de plaisir que l'on a peut-être un peu trop souvent tendance – chez les théoriciens notamment – à passer sous silence, et je ne puis, à ce propos, m'empêcher de citer cette phrase de Brecht, qui s'y connaissait en matière de théâtre et en matièce de jouissance, où il affirme que « la connaissance accroît le plaisir »… Bref, l'ouvrage d'Alain Badiou commence très justement après la première question de Nicolas Truong parlant de « l'amour de la scène, du jeu et de la représentation », par la simple évocation du rapport du philosophe avec le théâtre dès son plus jeune âge. Évocation qui est aussi celle d'un apprentissage avec la fréquentation du Grenier de Toulouse, puis de Vilar au TNP jusqu'à la rencontre et la collaboration avec Antoine Vitez et Christian Schiaretti. Apprentissage aussi avec d' « immenses lectures » lui ayant permis et lui permettant de parcourir « une considérable partie du répertoire mondial ». Avec cette première intuition que le jeu de Jean Vilar lui fit toucher du doigt, à savoir que « le théâtre est plus un art des possibilités qu'un art des réalisations », affirmation qu'une grande partie de notre production théâtrale contemporaine ignore ou s'évertue à nier. C'est dans cet art des possibilités, des « hypothèses », que l'on trouve le « tremblement de la pensée devant l'inexplicable », précise-t-il, et l'on comprend dès lors son attirance pour le théâtre. Car si Badiou a fini par choisir la philosophie (à cause des mathématiques, dit-il !), ce n'est certainement pas au détriment du théâtre : il reste divisé « entre la forme classique de la philosophie, c'est-à-dire de vastes traités systématiques, et des incursions, des sortes de razzias joyeuses, dans le domaine du théâtre ». À jamais. « Théâtre et philosophie, histoire d'un vieux couple » lui permet d'expliciter sa position et sa pensée sur la question : c'est le titre et l'objet du deuxième chapitre, le livre, un véritable, fulgurant et décisif traité sur la question théâtrale, en comptant cinq, permettant à son auteur d'aborder toutes les problématiques contemporaines, toujours liées à son essence. De la « défense d'un art menacé », comme il l'a d'ailleurs toujours été au fil des siècles, ni plus ni moins, à des considérations entre « la danse et le cinéma », autrement dit entre l' « immanence du corps » et la « transcendance lumineuse », entre intériorité et extériorité, à la « scène politique » – même si Badiou avoue ne guère aimer l'expression de « théâtre politique » –, et à une analyse pour finir, de la « place du spectateur », le livre ramasse dans une belle densité tous les questionnements qui nous taraudent. On aura bien sûr tendance à s'attarder sur l'histoire du vieux couple formé par le théâtre et la philosophie, une histoire très « trouble » selon les propos de l'auteur – lui-même vivant ou incarnant ce trouble – lui qui a récemment « traduit » La République de Platon « reversée » pour reprendre ses termes et ses propres actions dans le théâtre ! Mais quelle vision purement philosophique lorsqu'il affirme que le théâtre « est la plus grande machine jamais inventée pour absorber les contradictions : aucune contradiction apportée au théâtre ne lui fait peur » !

Le livre tiré de conversations données en public au dernier festival d'Avignon dans le cadre du « Théâtre des idées » organisé chaque année par Nicolas Truong s'achève sur la question de la place du spectateur. Rien d'étonnant dans ce qui semble être devenu une problématique désormais incontournable – la faute à Rancière et à son Spectateur émancipé qui mériterait une véritable lecture critique plutôt qu'un assentiment idolâtre ? –, mais là aussi Alain Badiou se démarque des gloses habituelles et convenues. C'est encore et toujours de son vécu personnel, de son « humeur », qu'il part (de son rapport physique avec les plateaux) avant d'aller plus avant dans ses analyses.

Je ne détaillerai pas ici les différents points de pensée sur l'art théâtral abordés dans cet ouvrage. Ce que l'on ne peut que déplorer, les discussions concernant la définition du théâtre populaire, celle de la comédie, celle qui ne nous divertit pas, mais « nous met dans l'inquiétante joie d'avoir à rire de l'obscénité du réel », pour ne prendre que deux exemples, ne demandant qu'à être engagées. Qu'il suffise de souligner leur extrême pertinence ne serait-ce que parce qu'ils ne parlent pas du théâtre, mais parlent dans le théâtre. Il n'y a pas, chez Badiou, de position de surplomb ; on ne peut que lui en savoir gré. Comme on peut lui savoir gré d'avoir vraiment mis la main à la pâte théâtrale.

Jean-Pierre Han

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