Un souffle d'air

Festival d'Avignon

Projet Luciole, conception et mise en scène par Nicolas Truong. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu'au 13 juillet à 15 et 19 heures. Tél. : 04 90 14 14 14.

C'est un véritable souffle d'air que nous impulsent Nicolas Truong et ses complices, Nicolas Bouchaud et Judith Henry avec ce Projet Luciole. Un souffle d'air poétique en plein milieu de pensum de la programmation plutôt lourds à digérer, même si certains sont intéressants, alors même que les auteurs convoqués ici sont des penseurs, entendez par là des philosophes, mais le trio a l'art de les rendre légers, ou tout au moins de mettre en exergue dans les passages de leurs œuvres qu'ils ont choisis tout ce qu'il y a de ludique, voire de joyeux. Et comme ils n'hésitent pas en bon farceurs à les faire dialoguer avec impertinence et un brin de facétie, on se régale véritablement. Tout commence par une fausse mise en abyme. Nicolas Truong, maître d'œuvre du très sérieux « Théâtre des idées » si cher au Festival, prend la parole, se parodie lui-même, et fait mine d'engager un débat philosophique entre Nicolas Bouchaud et Judith Henry. Il n'aura pas vraiment le temps de gloser très longuement ; à l'annonce des noms des « intervenants », leurs livres sont jetés des cintres sur le plateau. Enfin tous ne subissent pas le même traitement : silence pour Badiou, grand complice par ailleurs de Nicolas Truong ; quant à Debord, pas de livre, mais sa voix qui annonce  qu' « il n’y aura jamais pour moi ni retour ni réconciliation »… Voilà pour l'entame alors que les livres viennent rejoindre les feuilles volantes qui jonchent le sol. La sarabande peut vraiment commencer, et les premières paroles sont tout naturellement celles émises par Pasolini juste avant qu'il ne soit assassiné en 1975. Le titre du spectacle lui est d'ailleurs emprunté : Le Projet Luciole, ainsi s'appelle son article dans lequel il déplorait la disparition des lucioles tuées par toutes les pollutions, politiques et autres. Nicolas Truong, Nicolas Bouchaud et Judith Henry raniment à leur manière les lucioles en revisitant et en tressant des textes d'Adorno, d'Agamben, de Badiou, de Benjamin, de Rancière, d'autres encore, le gratin de la pensée, pas plus d'une dizaine – les dix doigts des deux mains. C'est fait avec intelligence et humour, et surtout de manière éminemment théâtrale.

Jean-Pierre Han

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