Splendides perturbations

Perturbation d'après Thomas Bernhard. Mise en scène de Krystian Lupa. Théâtre national de la Colline (Festival d'automne). Jusqu'au 25 octobre, à 19 h 30. Tél. 01 44 62 52 52.

Question que me glisse à l'oreille mon voisin critique lors de la représentation de Perturbation de Thomas Bernhard dans une mise en scène de Krystian Lupa : « comment une comédienne de la dimension de Valérie Dréville a-t-elle pu accepter de jouer un si petit rôle ? » Élémentaire, cher ami. La réponse est sur le plateau. De façon aveuglante si l'on veut bien analyser le travail de Lupa, et quoi que l'on pense de cette deuxième partie du spectacle dans laquelle apparaissent des femmes absentes du livre à partir duquel Lupa et son équipe ont travaillé. Car ce spectacle n'est pas une simple adaptation théâtrale du roman de Thomas Bernhard écrit en 1967. Soyons clair : Krystian Lupa connaît très bien Thomas Bernhard pour en avoir déjà à maintes reprises donné sur les plateaux des interprétations dans La Plâtrière en 1992, Emmanuel Kant et Déjeuner chez Wittgenstein en 1996 ou encore Extinction en 2001 ; un véritable compagnonnage. Alors ? Dans Perturbation le metteur en scène polonais joue véritablement de la perturbation à tous les niveaux, et se sert finalement du texte de Thomas Bernhard comme d'un matériau théâtral lui permettant de poursuivre sa propre recherche théâtrale. Et avec quelle maestria ! Ce qui ne l'empêche pas, bien sûr, de quand même suivre la trame du roman. Avec son histoire d'un tout jeune homme rendant visite à des malades avec son père médecin. La première partie du spectacle se déroule, vidéos gigantesques projetées sur toute la surface du mur de fond de scène et voix enregistrées à l'appui, alors que sur le plateau déambulent père (Jean-Charles Dumay) et fils (Matthieu Samper), qui de visite en visite sont mis en présence de corps travaillés par la maladie et aussi d'esprits également rongés par la maladie. Cette déambulation ressemble à une sorte de voyage circulaire avec toujours retour au même, c'est-à-dire à la pourriture ; c'est bien ce que le spectateur ressent et voit sur l'immense plateau dont Lupa en personne a géré le bel et vaste agencement (il signe aussi, ça va de soi les lumières). Il fallait pas moins que cet immense espace avec ses murailles grises et où apparaissent par intermittence des « mansions » dans lesquelles se jouent des scènes plus intimistes en contrepoint sans doute de la quête des deux protagonistes principaux du spectacle dont le conflit spirituel est cependant complètement intériorisé au point que leurs paroles dans ses ressassements tout bernhardiens sont à peine audibles, comme chuchotés. Jusqu'au moment où ils retrouvent un prince reclus dans son château, haut lieu autrefois des arts et de la culture, aujourd'hui en pleine décrépitude. Guide de la visite : un extraordinaire Thierry Bosc, le prince, qui trouve là un de ses plus beaux rôles (il en a pourtant interprétés un bon nombre) enveloppe cette décrépitude dans une interminable et splendide logorrhée, point d'orgue de l'écriture bernhardienne. Krystian Lupa n'a pas adapté le roman de l'écrivain autrichien, il s'en est servi comme d'un matériau, je l'ai dit, à partir duquel lui et les comédiens ont travaillé, improvisé, apporté leur propre vécu, tous creusant leur propre sillon au sein de l'écriture de Bernhard, dans une exploration sans fin : on comprend dès lors qu'une comédienne comme Valérie Dréville ait voulu faire partie de l'expédition, elle qui aime les expériences théâtrales les plus radicales. Elle n'est pas seule et il faudrait citer ses camarades de plateau, chacun dans son registre particulier, de John Arnold à Grégoire Tachnakian en passant par Pierre-François Garel, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Matthieu Samper et Anne Sée, tous étonnamment justes par rapport au tempo et à l'écriture de l'auteur. Une réelle réussite qui rend grâce, à sa manière, parfois décalée, mais toujours dans la justesse du sens, au génie littéraire de Thomas Bernhard.

Jean-Pierre Han

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