Brecht aseptisé

La Bonne âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht. Mise en scène de Jean Bellorini. Théâtre de l'Odéon-Berthier, jusqu'au 15 décembre. Tél. : 01 44 85 40 40.

Pauvre B.B. ! Lui qui prétendait provoquer le public pour le diviser et l'amener à réfléchir, lui faire prendre conscience de la réalité politique des choses, le voilà aujourd'hui réduit à n'être plus que l'habile auteur de belles fables très morales. Déjà à son époque il avait quelque peu été pris à revers avec le succès de son Opéra de quat'sous, que dirait-il de l'utilisation que certains metteurs en scène de la nouvelle génération font désormais de ses pièces ? On se souvient ainsi d'un triste Baal présenté par Sylvain Creuzevault il y a quelques années aux ateliers Berthier ; c'est dans le même lieu que Jean Bellorini, autre star des metteurs en scène « émergents » après ses travaux réussis sur Hugo et Rabelais, nous donne La Bonne âme du Se-Tchouan, l'une des « grandes » pièces de Brecht, écrite de 1938 à 1940, période particulièrement faste pour l'auteur au plan de la création durant laquelle il composa, entre autres, Mère Courage et ses enfants, La Vie de Galilée, Maître Puntila et son valet Matti… Dans la Bonne âme du Se-Tchouan, la « parabole dramatique » ainsi que l'indique le sous-titre de la pièce, est d'une parfaite clarté et plus parlante que jamais pour le spectateur d'aujourd'hui. Dans la petite ville chinoise de Se-Tchouan « à demi européanisée », la prostituée Shen-Te voit sa générosité récompensée par les dieux qui lui offrent une grosse somme d'argent avec laquelle elle va s'acheter un débit de tabac. « Bonne âme », trop bonne âme, elle va alors très vite faire l'expérience de l'exploitation, et de son impuissance à changer le monde à elle seule. Elle aura alors l'idée de s'inventer un cousin Choui-Ta (on songe au dédoublement de personnalité de Puntila si humain lorsqu'il a bu, patron féroce lorsqu'il est à jeun) son exact contraire qui viendra remettre de l'ordre dans la bonne marche des affaires… La démonstration est impitoyable encore que teintée d'humour et d'ironie : faire le bien dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons encore est impossible.

Jean Bellorini et son équipe illustrent cette fable tant bien que mal, avec beaucoup de bonne volonté, mais sans véritable acidité. Ils en restent malheureusement à la simple illustration. La dimension politique de la pièce est lissée ; le spectacle ne risque pas de gêner qui que ce soit : on a là une belle histoire et c'est tout. Bellorini, on le savait, possède un savoir-faire théâtral indéniable, une belle capacité à composer les tableaux et à faire bouger ses comédiens, mais est-ce suffisant ? Il n'évite pas, en tout cas, les afféteries. La composition musicale de son cru (signée conjointement par Michalis Boliakis et Hugo Sablic), si elle est intéressante n'apporte en fin de compte pas grand-chose. Quant aux costumes (et même certains éléments de la scénographie) signés Macha Makeïeff, ils nous renvoient avec leur laideur assumée aux… Deschiens. On comprendra aisément qu'entre ces derniers et Brecht il y a comme un hiatus. Les comédiens aux prestations très inégales jouent sur l'énergie dans des registres différents les uns des autres ; pas vraiment idéal pour rendre compte de la pièce de Brecht. Reste donc un spectacle agréable à regarder. On pouvait s'attendre à beaucoup plus que cela.

Jean-Pierre Han

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