Talc chaud et picotements

Réfléchissons au spectacle que nous donnons via le théâtre médiatique dont nous sommes tous les acteurs, sans l’imputer aux méfaits de la société du spectacle, mais en admettant que ce spectacle est bien, de fait, une représentation sur laquelle il serait salutaire d’ouvrir les yeux et les oreilles tant les amalgames et les retournements deviennent insupportables. L’aplatissement de l’esprit, de la pensée, la droitisation sommaire, l’ironie dogmatique, ressortent de ce défilé incessant d’images, de sons, de titres, de propos à l’emporte-pièce qui nous submergent, dont nous sommes tout à la fois producteurs et consommateurs, défilé qui excite la réalité des faits sans jamais l’éclairer, au contraire en la déformant. La période que nous vivons depuis le début des années 1990 s’accélère encore et fait perdre toute raison depuis deux ans, et particulièrement depuis octobre 2013. Tout esprit collectif est laminé par le théâtre médiatique qui prétend tenir lieu de démocratie participative, par la subjectivité généralisée qui déborde, par l’injonction sans retenue de toutes sortes d’acteurs et de commentateurs, mixant tout dans le zapping d’un talk-show généralisé qui confond tout et implique tout le monde sans exception, quidam, journaliste, acteur, commentateur, expert, politique, sportif, artiste, écrivain, entrepreneur, salarié, chômeur, cuisinier, bricoleur, etc. Chacun devrait prendre garde à ce qu’il ne saurait être indemne dans ce talk-show généralisé qui prétend être la réalité même. Ce spectacle de la parole, brouhaha ininterrompu de fausses évidences, rempli d’insuffisance, prend des formes infinies sur des scènes multiples, réelles et virtuelles à la fois, fusionnant toutes ces scènes en une seule représentation : reality show, émission politique, séances publiques à l’Assemblée, info en continu, gazouillis rassis, édito franco-démolisseur, sondage d’opinion, blog bla-bla, vidéo postée, micro-trottoir en caméra visible, manchette coupante de journal, tribune écrite ou parlée se regardant écrire ou parler, brève de comptoir, râlerie de file d’attente, métaphore animale brandie comme un blason, manifestation récurrente qui tient du militantisme de loisir, de la kermesse new-look ou du putsch borgne, tout cela brosse un paysage de fronts renversants et d’inversion des valeurs, comme en témoigne l’accusation de sectarisme faite à la laïcité, et tout une série de débats malmenés qui occultent les fenêtres de l’actualité en France et dans le monde au bénéfice de vrais-faux sujets semblables aux passeports de Charles Pasqua. Dans un concours Lépine du buzz, digne du courrier du lecteur-client-roi-qui-se-lâche, tous ces amalgames mis en scène –scénographiés disent parfois les présentateurs la bouche en cœur puisqu’ils viennent de découvrir ce terme qui doit leur paraître faire chic – opèrent comme une caméra, un œil et une oreille absolument passifs, qui enregistrent et ne pensent pas, ramenant leur science comme une fraise sans conscience, obturateur et micro à robinet ouvert tout en étant en même temps totalement sourds et aveugles, obnubilés par l’écume du jour, obsédés du coup à faire, du scoop à obtenir, du bon mot à placer, de la petite phrase, de la célébrité éphémère à gagner, du déballage des émotions garanties, du « vécu », du « ressenti » ou du « concret » à toutes les sauces, chaque sauce étant vite évacuée pour passer à la suivante, couvrant toute la nappe. Sans aucun sens des proportions. Ainsi nappé, l’écran occulte, miroir déformant, loupe qui raccourcit. Ainsi, le sourire satisfait au bord des lèvres, chacun croit pouvoir jouer sur ce théâtre le beau rôle, être le plus malin, être celui-qui-dit-tout-haut, effacer les faits par le commentaire, privilégier l’accessoire sur l’essentiel, briser le silence-assourdissant, sous prétexte que tout-va-plus-vite grâce à l’info continu et aux réseaux sociaux, que nous-sommes-maintenant-au-XXIe siècle, s’abritant avec délice dans la position de celui qui peut mettre en cause sans se mettre lui-même en question, sans jamais poser la bonne question ou faire la bonne remarque, préférant le persiflage à la pertinence, confondant insinuation et esprit critique. Camus a bien identifié le processus il y a longtemps dans son roman La Chute : « Les gens se dépêchent de juger pour ne pas l’être eux-mêmes ». À ceux qui parlent pour ne rien dire, s’ajoutent ceux qui écrivent n’importe quoi pour dire pourquoi ils se sont tus, dans un nombrilisme qui est le pendant de la quête du nombre, du chiffre comme on dit. Tout va plus vite ne signifie pas que c’est mieux, cela peut aller plus mal : mettre en tension n’est pas un gage d’attention, l’agitation n’est pas l’action, poser une autre question sans attendre la réponse à la précédente est une goujaterie. Les journalistes-de-l’arrière, loin des combats qui mettent en péril, devraient y regarder à deux fois avant de parler sans limites, dans le respect des journalistes-de-l’avant, ceux qui ne compilent pas l’info à partir de dépêches rapidement avalées mais qui fournissent de première main la manne de l’information. Faut-il rappeler que questionner est un art et non un jeu de foire amnésique, qu’enquêter est un travail qui demande de la rigueur ? Et ceux qui dénoncent l’absence de visibilité à notre époque apparaissent vite comme étant ceux qui n’en ont aucune eux-mêmes. Mais le font bien voir tout en prétendant rendre visible ce qui ne le serait pas. Ils parlent des médias comme s’ils n’en faisaient pas partie, ils se défient de la société du spectacle tout en la fomentant. Tout spectacle n’est jamais que ce qui est donné à voir et à entendre. Dont acte. Que voit-on ? Ce que l’on voit nous inspire l’allégorie du talc chaud, appliqué abondamment sur nos facebook immatures ou dans nos chaussures trop étroites. Le talc est ce minéral spéculaire qui absorbe sans réfléchir tout en pouvant être brillant, propre à être saupoudré. Contrairement à l’usage ordinaire, le talc chaud accroît les picotements. Quelques exemples pêle-mêle puisque désormais tout se vaut, pris à la télévision et dans la réalité ? Ainsi la virulence qui accompagne depuis la rentrée l’émission de Sophia Aram. Le cortège d’amabilités qu’elle suscite prête à sourire quand on observe la provenance d’arguments stéréotypés: pas-de-concept, total-amateurisme, bug-technique, couac, plateau-trop-vaste, etc. Surtout quand les critiques viennent de ce cercle de bras cassés qui officie autour de Cyril Hanouna. C’est bien l’hôpital qui se fout de la charité, ce n’est plus une mise en abyme, c’est un gouffre. Sophia Aram est intelligente et digne, elle, et cela se voit. Ainsi la soi-disant « affaire Léonarda » qui va-marquer-un-tournant-dans-le-quinquennat et qui n’est rien d’autre qu’une mise en scène révélatrice du story-telling qui a cours, un montage des chaines d’info continue sous couvert de journalisme. Ainsi les rebondissements de « l’affaire Fiona » qui montrent le narcissisme de ces voisins-qui-sont-sous-le-choc, heureux qu’on leur donne la parole, qui se valorisent par cette forme d’expression sociale qui a perdu la tête – la marche-blanche – sous prétexte de défendre une victime. Ils se retournent désormais contre la mère de cette petite fille, en se disant floués-et-victimes. Ils semblent même être prêts à demander des réparations, exigeant que la justice se fasse, tout en mettant en cause cette justice : car au fond, hein, le véritable responsable au fond, c’est la justice-qui-ne-fait-pas-son-travail. Nous sommes tous devenus des victimes, baignant complaisamment dans la plainte et la crainte : le pouvoir devient responsable de la mauvaise météo et grand nombre de personnes peuvent sans vergogne exiger tout à la fois moins de dépenses et plus d’État, être soigné, éduqué, protégé, transporté, payé, remboursé et ne pas payer d’impôt. Ah ! Ce ras-le-bol-fiscal… Ce ne sont plus les droits de l’homme et du citoyen, mais le droit illimité de l’individu déresponsabilisé. Quelle complaisance avec cet amalgame inouï des bonnets-rouges, casseurs blanchis alors que d’autres sont beaucoup plus rapidement stigmatisés ! Quel théâtre misérable nous est donné avec cette mascarade des cartons-jaunes par le Medef de ce singulier monsieur Gattaz, gouailleur madré proche d’un mauvais clown ! Marche blanche, bonnet rouge, carton jaune, cette danse des couleurs est le symptôme d’une transparence de la pensée, de bien mauvais spectacles, indignes. Nous avons un problème avec l’autorité et la dignité, ce n’est pas Hollande qui en manque. Ainsi, cette autre jeune femme candidate aux municipales qui ne voit vraiment pas ce qu’il y a de mal à dire que Christiane Taubira est un singe qui devrait retourner sur son arbre, parole tranquille constituant un délit caractérisé par la loi. Ou cette autre femme, vêtue d’un manteau de fourrure, lunettes Ray-Ban et cheveux décolorés qui hurle sur les Champs-Elysées Hollande, dégage !, un 11 novembre devant une caméra avide. Ainsi Madame A-La-Peine la mal-à-droite, qui veut faire croire qu’elle n’est pas d’extrême-droite, qu’elle a de vraies idées, qui propage des chiffres faux sans que personne la reprenne, qui fait des commentaires douteux qu’elle n’assume pas la minute d’après. Ainsi le Hollande-bashing et le Ayrault-bashing, comme on dit aujourd’hui, autrement dit le jeu de massacre, distraction facile très répandue dans les fêtes foraines d’antan, ininterrompue depuis 18 mois… qui ajoute aux clichés habituels d’amateurisme les bien connus parole-dévaluée, avaler-des-couleuvres, manger-son-chapeau, faire-marche-arrière, encore-une-volte-face, piège-qui-se-referme, cote-de-popularité-qui-dégringole, niveau-le-plus-bas-jamais-atteint, etc. Hollande comme Aram font l’unanimité contre eux dans ce talc chaud… ils seraient tout simplement pathétiques, l’un n’a pas de cap (mais doit en changer), l’autre pas de concept, voyez-vous… Les plus pathétiques ne sont pas ceux qui sont taxés de l’être, mais ceux qui se veulent juges des élégances. Ainsi même Juppé, homme intelligent et mesuré qui a payé cher sa droiture, dénonce le manque de cohérence de l’actuelle majorité, le déficit d’autorité du Président, l’absence de cap clair, le jeu-de-la-chèvre-et-du-chou, toutes choses qui se pratiquent allègrement au sein de l’UMP, un parti en décomposition où personne n’a d’autorité, pas même Juppé, où l’on ne sait que trop comment se sont déroulées les élections à la présidence du parti qui ont accouché d’un président par défaut, pas gêné pour autant de donner des leçons de moralité, parti où l’on ne fait aucun inventaire et qui ne sait où il va, où le doux Fillon casse maintenant la vaisselle, où Portefeux entretient la braise, un parti atomisé qui ne cesse de reprocher à l’actuelle majorité de ne pas faire ce que la précédente n’a pas fait pendant dix années quand ce parti avait la majorité et qui se trouve incapable d’assumer ce qu’il a fait, où Dupont et Dupond restaurent l’UDF en la posant comme alternative. On croit rêver… Ainsi dans ce jeu de vases communicants, les démonétiseurs de la parole fustigent la parole démonétisée, les pyromanes pompiers entretiennent l’inflammation et jettent de l’huile sur le feu. Il faudrait remanier, c’est une vraie manie. La liste des pitreries est infinie… et les moyens d’information se font la chambre d’écho d’une minorité vociférante, issue de la majorité autrefois dénommée silencieuse. Soyons attentif à cette curieuse alchimie qui fabrique du plomb… En 1969, tandis que le Théâtre du Soleil jouait Les Clowns, Ariane Mnouchkine déclarait : «  Le théâtre ça devrait être la lumière faite sur la société humaine et sur tout ce qui la compose ». Le théâtre médiatique obscurcit de façon dangereuse notre société. Pour être talqués, nous sommes talqués ! La séquence talc chaud n’a que trop duré, non ? Peut-on revenir à plus de raison, de lucidité, d’esprit collectif, de sens commun, de dignité populaire ?

Marcel Freydefont

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