Impossible quête

Liquidation d'Imre Kertész. Mise en scène de Julie Brochen. Théâtre national de Strasbourg, jusqu'au 19 décembre. Tél. : 03 88 24 88 00

On le sait, toute transposition théâtrale d'une œuvre romanesque pose problème. Mais que dire lorsque le roman adapté, Liquidation en l'occurrence, du hongrois nobélisé en 2002, Imre Kertész, gravite pour une bonne part autour d 'une pièce de théâtre qu'a écrite avant de se donner la mort un des protagonistes principaux du livre ? En vertu de quoi, des passages entiers de ladite pièce nous sont restitués dans leur forme originale. Or dans cette pièce, elle-même intitulée Liquidation, « une comédie en trois actes », l'auteur fait évoluer des personnages « réels », c'est-à-dire des personnages appartenant à la réalité de l'intrigue romanesque… Autant dire que les mises en abîme s'emboîtent habilement les unes aux autres, et qu'en décidant donc d'adapter à la scène le livre d'Imre Kertész, Julie Brochen apporte une dimension supplémentaire à l'intrigue d'une œuvre qui joue volontiers de la confusion des genres, de l'imaginaire et du réel sur fond tragique, celui de l'Holocauste. Un narrateur nous fait suivre l'enquête que mène un éditeur, un certain Keserü qui prendra bientôt la parole, pour retrouver le manuscrit de l'ultime roman qu'aurait écrit son ami écrivain, né dans un camp de concentration, et qui vient de se suicider. Nous sont livrés tous les documents dont nous pourrions avoir besoin pour tenter de reconstituer ce qui ne pourra jamais l'être ; pièce de théâtre écrite par le défunt, lettres, dialogues entre les divers personnages, autant d'éléments d'une sorte d'immense puzzle dans lequel Imre Kertész passe allégrement d'un registre d'écriture à un autre. Julie Brochen s'est donc attelée à la tâche de rendre au mieux compte de ces différences de niveau d'écriture et de jeu nous renvoyant à une réflexion sans concession sur la nature humaine. C'est dire la difficulté de son entreprise dont ne parvient pas toujours à se dépêtrer Pascal Bongard qui interprète le rôle central de Keserü. Il n'est pas jusqu'au titre, Liquidation, qui ne joue de sa polysémie. De liquidation, ou même de l'impossibilité de « liquider » son passé comme tente de le faire le personnage de l'écrivain dont le nom est réduit à une lettre, B., il est bien question. Imre Kertész qui a réchappé au camp de concentration d'Auschwitz, fait naître son personnage en décembre 1944 à Oświęcim, c'est-à-dire, justement à Auschwitz, dans l’un des baraquements de Birkenau. Et l'on retrouve là l'une des thématiques majeures de toute son œuvre… que Julie Brochen, avec l'aide de Lorenzo Albani, fait remarquablement résonner dans le bel espace de la salle du TNS qu'elle connaît et gère parfaitement (notamment dans sa profondeur ; certaines images de séquences sont de toute beauté). Cela au moment même où, cruelle ironie du sort, le ministère la prie de mettre un terme à sa direction du TNS. Une autre liquidation, en quelque sorte… Reste que l'équation à résoudre au plan de l'interprétation connaît des hauts et des bas. On ne retiendra à ce propos que la superbe prestation de Fanny Mentré, dans le rôle de l'ex-femme de Keserü. Il est vrai qu'en ce qui la concerne son registre de jeu, d'un seul tenant, est tout tracé. Mention spéciale aussi à André Pomarat, mémoire vivante du lieu, qu'il est toujours réjouissant de retrouver dans ce genre d'aventure exigeante.

Jean-Pierre Han

Liquidation d'Imre Kertész est publié aux Éditions Actes Sud, 2002.

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