Gabriel Garran : une superbe entrée en littérature

Géographie française de Gabriel Garran. Éd. Flammarion, 250 pages, 18 euros.

Tout le monde, dans le milieu théâtral, connaît Gabriel Garran. Acteur actif de la décentralisation théâtrale il a créé le Théâtre de la Commune d'Aubervillers en 1965, le premier théâtre permanent de la banlieue parisienne qui deviendra fort justement un Centre dramatique national dix ans plus tard. Il n'a cessé de nous y faire découvrir de nouveaux auteurs (une soixantaine), ouvrant ses portes à de jeunes metteurs en scène comme Patrice Chéreau ou à des compagnies comme celle du Théâtre du Soleil. Son activité se poursuivra par la suite au Théâtre international de langue française, le lieu de tous les métissages, avant qu'il ne reprenne la route avec sa compagnie le Parloir contemporain. Dernièrement encore, à plus de quatre-vingts ans, il nous faisait découvrir avec bonheur la poétesse, amie de Cocteau, Mireille Havet (voir LF n° 109, novembre 2013). Les mieux renseignés avaient connaissance de ses (beaux) recueils de poèmes parus sur le tard chez Archimbaud à qui le présent livre est dédicacé. Voilà qu'il entre désormais par la grande porte dans le monde de la littérature avec un récit bouleversant mais toujours tenu avec une pudeur extrême, celui de ses années d'enfance et d'adolescence des années trente jusqu'à l'Occupation. Cette Géographie française a beau nous tenir en haleine, sa première qualité est littéraire. C'est le récit de quelques épisodes de la vie de l'enfant né d'immigrés juifs polonais, des artisans tricoteurs, se retrouvant dans le Paris de Belleville et de Ménilmontant avant d'être balloté d'une région à l'autre, d'un lieu à l'autre pendant les années de guerre, en perpétuelle fuite mais toujours protégé, même de très loin, par sa mère, alors que son père aura été un des premiers juifs arrêté à Paris, déporté à Auschwitz et exterminé. Le récit de Garran est construit en séquences rythmées, brèves pour les années de formation, plus longues pour les années de traque, d'une tournure stylistique bien particulière (nourrie sans doute par l'expérience du théâtre et de la poésie), mais qui est toujours heureuse. Les chapitres aux titres parlants se succèdent avec bonheur, « Rues de Paris », « L'Enfant invisible », « La Liberté de lire », etc., drôles et terrifiants à la fois, avant que le récit plus classique des années de plomb ne vienne assombrir le tableau. Encore que là aussi Garran possède la faculté de décrire les nombreuses péripéties, même les plus tragiques, avec une certaine distance, passant aisément du « je » au « il », ne cessant d'apporter sa note d'interprétation toute personnelle aux événements vécus. Expulsé du lycée Turgot à l'âge de 13 ans, alors qu'il est un bon élève, Garran – Gersztenkom de son vrai nom – est un lecteur impénitent lisant tout ce qui lui tombe sous la main, des illustrés aux grands classiques ; l'amour de la littérature lui tient, et lui tiendra toujours, au corps. Et l'on comprend soudainement les raisons pour lesquelles il a tant et si bien œuvré lors de sa carrière théâtrale pour nous faire découvrir de nouveaux auteurs, francophones ou non.

Jean-Pierre Han

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