Une histoire de fric et d'amour

Les Fausses confidences de Marivaux. Mise en scène de Luc Bondy. Théâtre national de l'Odéon-Théâtre de l'Europe. Jusqu'au 23 mars à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

Les Fausses confidences de Marivaux occupent une place singulière parmi les nombreux chefs-d'œuvre de l'auteur. S'il est bien encore et toujours question d'amour, de toutes ses subtilités, de ses faux-semblants comme de ses pièges, ce qui est davantage mis en exergue dans cette pièce c'est bien la fascination qu'exerce l'argent sur les tous les protagonistes. L'amour ? Il est ici inextricablement imbriqué dans les histoires d'argent. Description impitoyable de la bourgeoisie saisie sous toutes ses coutures et qui ne pense qu'au fric. Pour un peu on se retrouverait presque, dehors ultra-chic en moins, du côté du Turcaret de Lesage apparu sur la scène en 1709, presque trente ans avant les Fausses confidences créées sans grand succès en 1737. Luc Bondy qui a déjà fréquenté Marivaux pour avoir monté le Triomphe de l'amour et surtout La Seconde surprise de l'amour plus récemment, ne s'y est pas trompé et inscrit sa mise en scène dans un cadre très chic, tout en mettant en exergue le jeu de l'argent. Ainsi l'une des premières actions d'Araminte, la veuve fortunée « d'un mari qui avait une grande charge dans les finances », après laquelle soupire le jeune Dorante qui va se faire engager comme intendant chez elle, consiste simplement à aller chercher quelques billets serrés dans ses livres de comptes afin de payer le professeur de son cours de tai-chi effectué sur le plateau pendant que les spectateurs entraient dans la salle. Petit geste bien réglé et ô combien significatif. Il donne bien le la de la représentation. Le jeu de la comédienne, Isabelle Huppert, est ici plein de finesse ; son corps, ses gestes disent son rapport à l'argent : on ne l'oubliera pas. Une table est d'ailleurs posée à l'avant-scène du plateau de l'Odéon (elle ressemble à celle d'un régisseur chargé de régler quelle comédie ?) ; la suivante d'Araminte, Marton, y travaille et tente de régler les affaires et les comptes de la maison… Dès la deuxième scène dans laquelle sont mis en présence Dorante et son ancien valet, Dubois, dont il a été contraint de se séparer faute d'argent, il n'est bien question que de cela, et de la manière la plus crue. De l'argent, de ce que valent les uns et les autres. Dorante : « Elle a plus de cinquante mille livres de rente, Dubois »… Dubois est le grand « organisateur » du complot visant à faire tomber Araminte et Dorante dans les bras l'un de l'autre. Or c'est là toute la subtilité de la pièce de Marivaux : rien ne devrait empêcher cette idylle de se concrétiser puisque les deux intéressés s'aiment follement ! Alors ? Il y a simplement les atermoiements d'Araminte n'avouant pas d'emblée son coup de foudre pour le jeune homme, il y a surtout le jeu des intérêts pour régler d'autres problèmes d'argent et éventuellement monter dans la hiérarchie sociale comme pourrait le faire Araminte en épousant un noble… Tous ces « jeux », Luc Bondy les détaille avec une précision incroyable et nous les offre dans un écrin dans des tableaux dont certains sont de toute beauté. Il est vrai qu'à son accoutumée il sait mettre tous les atouts de son côté. En commençant par réunir une distribution haut de gamme qu'il dirige à la perfection. On a tout dit de l'intelligence de jeu d'Isabelle Huppert, de son talent, de sa manière de se mouvoir comme dans celle de distiller ses répliques. Elle illumine effectivement la scène. Mais, quand même, sans doute, serrée dans ses robes Christian Dior, en fait-elle un tout petit peu trop, comme la merveilleuse Bulle Ogier, en vieille mère acariâtre en fait un peu trop avec ses petits pas contraints, alors qu'en face, peut-être impressionné par sa partenaire, Louis Garrel, dans le rôle de l'amoureux transi, n'en fait peut-être pas assez. Entre le trop et le pas assez, le Dubois d'Yves Jacques avec sa mèche rebelle trouve, lui, la juste mesure.

Jean-Pierre Han

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