D'une périphérie l'autre

À la périphérie de Sedef Ecer. Mise en scène de Thomas Bellorini. Théâtre Jean Vilar de Suresnes. Jusqu'au 27 mars à 21 heures. Tél. : 01 46 97 98 10.

La fable de Sedef Ecer, qui joue dans le spectacle le rôle d'une animatrice d'un jeu télévisé d'un populisme aussi peu ragoûtant que courant, est belle et forte. Elle sait surtout, sur un sujet qui se veut en prise avec une réalité pour le moins sordide, éviter les écueils des clichés qui lui sont inhérents. À lire le simple résumé de la pièce au titre qui annonce déjà la couleur, À la périphérie, on devine aisément les pièges qu'il lui a fallu déjouer. Soit donc un couple de très jeunes gens d'une vingtaine d'années survivant dans un bidonville à la périphérie d'une ville, et ne rêvant bien entendu que de s'évader et de se retrouver ailleurs, dans un pays de l'espace Shengen, la France par exemple, avec Paris, la ville-lumière. Vingt ans auparavant les parents de la jeune fille ont quitté la campagne pour vivre une nouvelle vie dans un quartier qui s'est lentement transformé en bidonville pollué par une usine et a été relégué « à la périphérie » de la cité. La mère du jeune homme, elle, était une tzigane, déjà considérée comme une porteuse de malheur – une pestiférée – par le reste de la communauté. Étrange marque du destin et de leur différence : les deux enfants sont nés sans nombril… Vingt ans plus tard, donc, leur rêve soi-disant réalisé, ils se retrouveront dans une autre périphérie, celle de la capitale française, à trois stations de métro seulement de la « vraie » ville. L'intérêt de la pièce de Sedef Ecer réside dans le fait qu'elle mêle les temps, tissant et montrant ainsi les liens qui unissent les uns et les autres. Parents et enfants se retrouvent sur le plateau dans des espaces bien définis par le metteur en scène, Thomas Bellorini, qui signe la scénographie conjointement avec Victor Arancio. Il y a là une architecture d'échafaudages bien particulière qui offre également dans sa configuration un espace spécifique à la musicienne Céline Ottria. Le tableau d'ouverture est ainsi saisissant avec le couple des enfants à l'avant-scène, et les parents immobiles dans la seconde profondeur et en hauteur… Les choses ainsi installées, la fable peut alors se dévider de manière précise avec néanmoins une pointe de schématisme et de systématisme, notamment lors des passages du dialogue au chant (Zsuzsanna Vàrkoniyi possède une voix captivante et une gestuelle étonnante) ou encore dans certains déplacements. La mise en scène porte le texte de Sedef Ecer le plus honnêtement possible ; elle a surtout la chance d'avoir certains interprètes qui se donnent corps et âme pour nous convaincre, ce que parvient à faire avec une juste fougue la jeune Lou de Laâge.

Jean-Pierre Han

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