Humaine, trop humaine comédie

Le Faiseur de Balzac. Mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre des Abbesses à Paris jusqu'au 12 avril. Tél. : 01 42 74 22 77.

Observateur attentif et impitoyable de la société dans laquelle il se débattait, Balzac nous offrit une volumineuse et très précieuse « Comédie humaine » romanesque sur le sujet. Il l'agrémenta, si on ose dire, d'un addenda théâtral tout aussi impitoyable, démontant avec Le Faiseur (qu'il n'eut malheureusement pas le loisir de voir sur une scène, la pièce ayant été créée un an après son décès survenu en 1850), avec un bel et très caustique aplomb, la belle mécanique financière alors en cours sous la monarchie de Juillet. Une époque qui, à bien des égards, concernant la manipulation de l'argent et des capitaux, ressemble furieusement à la nôtre. À cet égard Emmanuel Demarcy-Mota a eu raison de déconnecter sa représentation de la pièce de Balzac (qu'il a élaguée) de toute référence historique précise ; hier, aujourd'hui et peut-être demain encore, le propos de l'auteur demeure et demeurera hélas d'une actualité brûlante. Reste aussi dans le spectacle qu'il nous est donné de voir un schéma sans fioriture aucune, une trame tressée de manière serrée. Le propos n'en est que plus clair. Le metteur en scène d'ailleurs donne le la de son opus en ajoutant un prologue de son cru tiré d'un opuscule de Balzac soi-même intitulé L'Art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou… On ne saurait être plus clair, et la pièce de Balzac est d'une clarté aveuglante qui met en scène un certain Mercadet, un ancêtre de Madoff, qui passe son temps à inventer mille et un subterfuges (assortis il va de soi de mille et un mensonges) destinés à alimenter une machine à broyer du vide (l'idée de l'argent). Tout y passe, domestiques, femme, victimes puis complices, enfant peu gâtée par la nature et donnée en mariage à un richissime héritier qui s'avérera être un aigrefin, car dans ce monde régi par le fric on ne peut même plus être malhonnête en toute quiétude ! Ô vertige infini que procurent ronde des créanciers et ballet des escrocs ! Pas un pas, pas un geste qui puisse être réellement assuré dans ce monde de l'apparence et du bagout : on comprend aisément l'astucieuse et très subtile scénographie d'Yves Collet qui établit différents niveaux mobiles de jeu pour les acteurs et surtout les déséquilibre en créant de fausses perspectives et des pentes abruptes. Rien n'est stable au-dessus du vide et le moindre faux-pas peut entraîner une glissade irrattrapable… Beau symbole. C'est dans ce cadre instable qu'Emmanuel Dermarcy-Mota lance comme des dés sur une piste, mais en conservant une parfaite maîtrise de leurs folles trajectoires, sa très solide (et solidaire) équipe de comédiens pour nous dessiner ces tableaux de vie bien particuliers. Ils sont parfaits dans leur travail de caricature à la Daumier, des caricatures néanmoins pleines de vie. Et c'est merveille de voir le meneur de jeu, Serge Maggiani qui sort d'ailleurs tout juste d'un (beau) travail évoquant les frères Lehman dont la banque d'investissement multinationale fit faillite en 2008, mettant au jour le dérèglement du système financier mondial, c'est merveille dis-je de voir ce comédien de haute envergure prendre un tel plaisir à dessiner les contours de son personnage. Il est vrai que ses partenaires (Valérie Dashwood, Sandra Faure et leurs dix camarades) en se hissant à son niveau de jeu l'aident parfaitement dans son entreprise.

Jean-Pierre Han

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