Désir et impuissance

C'est le printemps. Si à tout hasard vous l'aviez oublié, les programmes des théâtres sont là pour vous le rappeler. Mais oui, voyons, au printemps les structures culturelles troquent leur rythme régulier de programmation (marqué par la simple succession de spectacles) contre des temps forts et festivals (dominés par l'alternance et la programmation conjointe). Si ce mouvement n'est ni récent, ni univoque – chaque structure développe la manifestation la plus adaptée à son projet –, il est traversé par quelques récurrences. Outre la période de prédilection, ce sont en effet les jeunes compagnies qui sont les plus régulièrement accueillies dans les institutions théâtrales (à tel point, d'ailleurs, qu'il est difficile pour certaines équipes d'êtres visibles hors de ces périodes). Vous me rétorquerez que l'« institution théâtrale » est une notion floue, mouvante : entendons ici les structures subventionnées par plusieurs échelons des collectivités territoriales et dont les missions sont la diffusion et la création. Bref, ce ne sont pas les rapports que l'institution entretient à l'émergence – une notion analysée à des degrés différents par Diane Scott 1 et Thibaut Croisy 2 – qui sont à l'origine de cet article, mais bien plutôt un festival. En l'occurrence Préliminaires, dernier-né de cette flopée de manifestations et nouvel événement du Théâtre de Vanves consacré aux « formes en construction et aux créations 3 ». Comme le scande son intitulé et slogan, « Préliminaires : passez à l'acte ! » (Sous-) entendu, c'est bien connu : pendant un festival (printanier qui plus est), on baise.

Qui pécho qui ? Passé le premier trouble ressenti à la lecture de cette communication – dont on ne sait si elle relève d'une candeur spontanée ou d'un cynisme délibéré – , on se dit que sa brutalité a, au moins, le mérite de la franchise. Là où d'autres festivals (« Premières » à Strasbourg, « Premiers pas » à Vincennes, « Impatience » à Paris, « Émergence(s) » à Avignon, « Prémices » à Lille et Villeneuve d'Ascq) dessinent une vision délicieusement surannée de la jeunesse, entre charmante fougue et émoi fébrile, « Préliminaires » avec son discours sexuel y va plus franco. Mais si, il est bien toujours question d'un désir de l'institution de s'émoustiller ; de la place assignée aux jeunes compagnies ; des fantasmes liés à l'idée d'émergence ; autant que des représentations quant à ce que serait la jeune création, « Préliminaires » renvoie également au rapport supposé que les artistes entretiennent à l'institution. Le « passez à l'acte ! » a possiblement une double injonction et deux énonciateurs. « Préliminaires » programmant majoritairement des formes en chantier, on peut voir cet encouragement comme une adresse de l'institution aux compagnies programmées, ou comme une requête de ces dernières envers des (co-)producteurs potentiels – nécessaires pour achever la production de leur spectacle. Ce faisant, le festival franchit un second pas, celui de l'institutionnalisation des étapes de création. Les compagnies ayant aujourd'hui de plus en plus de difficultés financières pour créer in extenso, les structures préférant saupoudrer leurs apports en co-production – et miser sur plusieurs petits poneys plutôt que sur un seul –, on assiste à une éclosion des formes en cours. Le work-in-progress devient l'étape incontournable vers une création dont la date, elle, se fait de plus en plus lointaine, quand elle n'est pas carrément un mirage inatteignable. De la mise en voix à la mise en espace, des chantiers aux sorties de résidence, les qualificatifs et formats fleurissent, et ce sont désormais toutes les étapes vers la création qui peuvent légitimement être présentées à un public. Alors dans un contexte où le plateau nu relève souvent d'une esthétique de la crise, et où les formes inachevées apparaissent comme les motifs d'un système de production fragilisé, ce « passez à l'acte ! » renvoie, aussi, à deux impuissances : l'incapacité des équipes artistiques à concevoir leurs projets décemment et l'impossibilité de structures culturelles garrottées à prendre le risque de la création.

Caroline Châtelet

1 – Diane Scott, « Émergence, l’institution et son autre », paru dans Théâtre / Public n°203, « États de la scène actuelle, 2009-2011 », janvier-mars 2012. Article consultable en ligne ici : http://www.lescorpssecrets.fr/publications/emergence-ou-linstitution-et-son-autre-theatre-public-a-paraitre/ 2 – Thibaud Croisy, « Nous, les jeunes », paru dans Frictions n°20, hiver 2012-2013. Sommaire du numéro consultable ici: http://www.revue-frictions.net/doku.php/numero20 3 – Communication du festival: http://www.lescorpssecrets.fr/publications/emergence-ou-linstitution-et-son-autre-theatre-public-a-paraitre/

Festival Préliminaires. Du 13 au 17 mai, Théâtre de Vanves, rés : 01.41.33.92.91

Commentaires

1. Le mercredi 14 mai 2014, 16:03 par mariebo

Je ne puis que m'exclamer "oh oui oh oui encore"! La virtuosité de l'écriture ferait presque oublier la chair triste du sujet.

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