Chronique scénographique de Jean Chollet

Dis Charlotte, c’est quoi la scénographie ?

À l’issue d’un spectacle présenté dans un théâtre national parisien, le public s’écoule lentement à travers les zones de circulation qui lui sont réservées. Très vite, comme à l’ordinaire, les propos s’échangent à chaud au regard de la représentation. Généralement, ils tournent autour de thématiques récurrentes, jeu des comédiens, mise en scène, écriture de la pièce, le plaisir ou l’ennui ressentis, voire le comportement scandaleux du voisin consultant ses sms sur son téléphone portable. Pourtant, cette fois un nom me fait dresser l’oreille, puisqu’il concerne une des composantes majeures du théâtre d’aujourd’hui, la scénographie, généralement cantonnée de manière restrictive dans un jugement sans appel, qui va du « c’est très beau » au « c’est très laid ». Pas seulement par le spectateur lambda, mais aussi – hélas – par certains critiques professionnels. Derrière moi, deux voix s’élèvent. Coup d’œil dans le retro. Elle, blonde la cinquantaine, fringues dans le vent. Lui, calvitie naissante, costard noir sur chemise blanche. Au vol : «  Mais comment peut-on imaginer un palais vénitien aussi tarte ? Toi Charlotte qui a fréquenté l’École du Louvre avant de rentrer à la Smatmut, qu’en penses-tu ? » « Tu me connais, sans vouloir privilégier une esthétique particulière qui me limiterait à une perception subjective, je suis de ton avis. Jamais je ne me suis sentie aussi éloignée du Grand Canal où nous avons passé de si merveilleux moments ». « En plus, comme ça, voir un décor aussi moche qui a du coûter bonbon, en utilisant les subventions publiques ça me choque. Si encore ce décor apportait quelque chose à la pièce ..…pfft ». Elle : « Et dire qu’aujourd’hui, sans doute pour faire moderne on appelle ça de la scénographie ». La dernière porte du théâtre s’ouvre à deux battants. Il pleut sur la ville. Tout le monde se disperse sur le trottoir. La vie reprend se droits. Reste le regret de n’avoir pu engager la conversation avec Charlotte et son homme. Par exemple autour d’un Valpolicella, dont la seconde bouteille les aurait certainement rapprochés du Palais des Dodges. Nous aurions pu deviser et échanger nos points de vue, en apportant quelques précisions spécifiques à une pratique en mesure d’élargir leur relation avec le théâtre. Par exemple, en rappelant que la scénographie, dont l’appellation d’origine remonte au théâtre grec antique, n’est en aucun cas une œuvre d’art en elle-même, mais prend son identité et sa mesure dans sa relation avec la représentation. Elle révèle son sens dans l’apport qu’elle suscite au regard d’une œuvre et des choix d’une mise en scène. Quelle que soit sa force plastique et la création de ses images, c’est dans cette situation qu’elle justifie ou non sa réussite, et s’inscrit comme un élément constitutif de la scène. Dans une relation au réel ou dans l’abstraction, dans l’illustration ou la métaphore, en ouvrant l’imaginaire du spectateur, pour accompagner le jeu jusque dans les non-dits. Sans entrer dans des théories savantes, largement diffusées par des spécialistes de la question, mais en tentant de sensibiliser la perception d’un espace agissant, dont la composition ne répond pas en premier lieu à des critères esthétisants. Nous aurions pu aborder longuement ces différents aspects et prendre rendez-vous pour visualiser les exercices pratiques d’une prochaine création. Ce n’est sans doute que partie remise.

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