Macbeth notre contemporain, vraiment ?

Macbeth de Shakespeare. Mise en scène d'Ariane Mnouchkine. Théâtre du Soleil. Cartoucherie de Vincennes. Tél. 01 43 74 24 08.

C'est un grandiose livre d'images qu'Ariane Mnouchkine et sa troupe du Soleil nous livrent avec Macbeth de Shakespeare sans doute pour bien fêter leur demi-siècle d'intense activité qui aura marqué notre histoire du théâtre. Rappelons en effet que le Théâtre du Soleil a eu tout au long de sa trajectoire une relation privilégiée avec le grand Will. D'abord en ses premières années, avec un remarquable Songe d'une nuit d'été en 1968 qui reste gravé dans la mémoire de ceux (ils sont forcément de moins en moins nombreux !) qui ont eu la chance de le voir, ensuite, dans les années quatre-vingt avec un cycle Shakespeare composé de Richard II, la Nuit des rois et la première partie d'Henri IV mis en scène et interprétés selon une esthétique se référant résolument à l'Orient et à l'Inde plus précisément. Car cela a toujours été le credo d'Ariane Mnouchkine que de vouloir établir dans ses spectacles un rapport dialectique entre la modernité et l'expression des fondements mythiques de nos civilisations qu'elles soient occidentale ou orientale. Sans doute est-ce d'ailleurs la seule façon cohérente de traiter les chefs-d'œuvre classiques de la littérature. Pour autant le Macbeth de Mnouchkine qui a assumé elle-même la traduction (elle connaît parfaitement la langue anglaise et ne s'écarte pas du texte original) n'entre pas forcément dans cette dynamique. Et c'est peut-être là où le bât blesse. On assiste en effet plutôt à une confusion des genres. « Moderne », le Macbeth du théâtre du Soleil l'est incontestablement. C'est « un contemporain atemporel » comme elle l'affirme trouvant toujours les bonnes formulations pour caractériser son travail. Mais entendons-nous, il l'est dans l'exacte mesure où l'action est située dans le monde d'aujourd'hui. Soit le décor ou les nombreux décors, comme on disait autrefois, nous renvoyant séquence après séquence, et elles sont extrêmement nombreuses, à des images quotidiennes désormais ancrées dans nos esprits, grâce notamment à la télévision grande fournisseuse de ce genre de tableaux justement, même celles concernant les grands de ce monde. Soit les personnages évoluant dans ces univers ; ils sont nos contemporains, vêtus comme tels. Rien là pour nous dépayser. Est-ce vraiment de ce type de modernité dont nous parle Mnouchkine ? Ne parlait-elle pas de la modernité théâtrale, celle en perpétuelle recherche de nouveaux codes de jeu, de nouveaux agencement de signes ? À ce stade on ne peut qu'être déçu. Les acteurs du Soleil jouent et surjouent même dans des registres (souvent différents les uns des autres) convenus qui pourront paraître obsolètes. Concernant l'agencement général du spectacle dans son déroulement, on assiste à un renversement de situation qui met paradoxalement au premier plan le peuple anonyme des membres de la troupe, servants de scène disciplinés et efficaces, dans un perpétuel ballet réglé à la perfection pour effectuer tous les changements de décor… quasiment sur un pied d'égalité avec les interprètes des rôles de la pièce… lesquels néanmoins sont campés à la serpe, chacun cependant, je l'ai dit, à sa manière. On assiste même à un morceau de bravoure interprété par Eve Doe-Bruce dans le rôle très secondaire du portier, et où l'on reconnaît enfin le style théâtre du Soleil qui nous est cher, à telle enseigne d'ailleurs que le public se met à l'applaudir à la fin de la séquence !

« Atteindre le niveau mythologique est indispensable » affirme Hélène Cixous qui doit écrire une suite contemporaine à ce Macbeth, ce qui, d'une certaine manière, est l'aveu que celui-ci ne l'est pas tout à fait, en tout cas pas de la manière qu'envisage Mnouchkine ! Passons et réjouissons-nous dans cette attente. Mais quel est donc alors ce Macbeth, « première » version du Soleil ? Dans le vaste espace jadis conçu par Guy-Claude François qui vient de disparaître, et son absence est pour ainsi dire palpable ; on remarquera d'ailleurs que dans le générique du spectacle qui fait pas moins de quatre pages, il n'est pas question de scénographie, mais d'une multitude d'indications concernant telle ou telle partie comme le sol, les landes et les bruyères, les collines et les bunkers, les jardins, serres et forêts, etc., avec à chaque fois des responsables différents, le nouveau roi d'Écosse, Macbeth, tel qu'il apparaît, représente bien tous les dictateurs, ceux des ex-pays de l'est comme ceux du Moyen-Orient et partant de quelques autres. Nous avons là le type ou l'essence même du dictateur, et nous pourrions à la limite penser aussi au Père Ubu d'Alfred Jarry ! C'est dire à quel point Mnouchkine surligne le trait. Où donc la machine grippe-t-elle ? Peut-être dans la conception naturellement réaliste de la représentation, car enfin était-il aussi nécessaire de planter (de belle manière certes) ce genre de décors : salons de réception avec lourds et chauds tapis, intérieur de l'appartement du dictateur avec canapé et télévision qui retransmet un match de sumo que Macbeth regarde avec intérêt, jusqu'à cette petite rambarde glissée là le temps que le nouveau roi l'enjambe, lance une réplique puis revienne à l'intérieur, etc. Tout nous est montré, la mer, les collines, la lande des sorcières comme le bunker de Macbeth… L'imagination a dès lors du mal à prendre son envol, mais sans doute Macbeth est-il aussi cela : un homme, un dictateur qui, comme tous les dictateurs, châtre notre liberté d'imaginer et de penser.

Jean-Pierre Han

Texte paru dans le n° 116 des Lettres françaises

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