Première (passionnante) ébauche

Festival d'Avignon

Hypérion d'après Hölderlin. Mise en scène de Marie-José Malis. Salle Benoît XII, jusqu'au 16 juillet à 18 heures. Tél. ; 04 90 14 14 14.

Porter Hypérion de Hölderlin à la scène, la seule œuvre du poète parue avant qu'il ne sombre dans la folie, relève sans aucun doute sinon d'une haute ambition du moins d'un pari que l'on pourra qualifier hors de propos dans un Festival tel que celui d'Avignon. Car cet Hypérion adapté (avec Judith Balso) et mis en scène par Marie-José Malis a le mérite de poser de manière aiguë la question du public dans cette manifestation. À l'évidence la proposition de la nouvelle directrice du théâtre de la Commune d'Aubervilliers n'entre pas dans les attentes d'une majorité de ce public plus enclin à se réjouir des gaudrioles populistes d'une Robyn Orlin (At the same time…) ou plus simplement de la sagesse classique d'un Prince de Hombourg revu et à peine corrigé par Giorgio Barberio Corsetti. Quant à ce qui est de l'ordre de l'expérimentation et sauf à participer d'une certaine mode… La radicalité esthétique de Marie-José Malis ne semble pas ici de mise, d'autant qu'elle ne se présente pas de manière définitive, mais plutôt comme une étape de travail qui devra et ne manquera d'être menée à son terme à la rentrée en septembre puisque le spectacle doit inaugurer la saison du théâtre de la Commune d'Aubervilliers. Oui, étape de travail – et c'est bien là où le bât blesse dans la situation théâtrale actuelle – qui, en outre, repose sur un postulat, à savoir que l'on connaisse au moins dans ses grandes lignes l'œuvre incandescente du poète allemand. Car l'on ne retrouvera pas forcément dans le travail de Marie-José Malis le fil rouge dramatique auquel se raccrocher, mais en revanche une série de séquences (le roman est en grande partie ainsi composé) ou plutôt de tableaux grâce auxquels Hölderlin, pour reprendre la belle expression de son traducteur Philippe Jaccottet, « ressuscite la Grèce antique de la seule façon juste et possible à ce moment de l'histoire, comme un éblouissement lointain, une patrie perdue dont la lumière nous parvient encore et pourrait ensemencer l'avenir ». C'est bien cet avenir qu'entend ensemencer Marie-José Malis avec sa mise en scène ; c'est bien à la jeunesse qu'elle tente d'ouvrir les portes de l'avenir. Mais c'est vrai qu'en l'état actuel son beau travail ne trouve pas encore son point de jonction avec le public. Tous les éléments ne s'agencent pas avec le même bonheur, toutes les séquences ne trouvent pas encore leur résolution théâtrale. Dans une scénographie réaliste qui nous renvoie à la Grèce d'aujourd'hui (ou à ce qu'il en reste) avec son petit café, et parvient à évoquer le Printemps arabe, avec sa minuscule place, ses enseignes et ses échoppes, alors que Marie-José Malis refuse de plonger la salle dans l'obscurité et opère avec Jessy Ducatillon un travail particulièrement cohérent et intéressant sur la lumière (ce qu'elle ne parvient pas à réaliser avec le son), de fort beaux moments nous étreignent, notamment avec les évolutions d'une sorte de chœur d'où se détache à chaque fois un récitant. C'est particulièrement fort et saisissant lorsque c'est Sylvia Etcheto qui tient ce rôle ; resterait à ses camarades de plateau (professionnels et amateurs réunis) à se hisser à son niveau, ce qui n'est certes pas chose aisée tant il est vrai que le travail rythmique avec ses brisures très particulier imposé par Marie-José Malis est difficile et ne peut se concevoir et être appréhendé par les spectateurs qu'à la condition d'être exécuté à la perfection. À la condition que même les chuchotements soient audibles. Alors oui son pari sera alors tenu. Pour l'heure le travail est en cours. Respectons-le.

Jean-Pierre Han

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