Variations critiques

Festival d'Avignon

Solitaritate de Gianina Carbunariu. Mise en scène de l'auteur. Gymnase du lycée Mistral, à 15 heures jusqu'u 27 juillet. Tél. : 04 90 14 14 14.

Du vrai-faux théâtre documentaire réalisé par Gianina Carbunariu et son équipe de neuf comédiens à qui elle a demandé de réaliser des entretiens avec les habitants de Sibiu, après qu'elle ait elle-même ébauché une trame mettant en jeu des personnes de la classe moyenne roumaine d'aujourd'hui et qu'ils aient réagi à ses propositions… Du vrai-faux théâtre documentaire, parce qu'à partir de ces données Gianina Carbunariu a écrit une série de textes qui relèvent véritablement du théâtre et non pas d'une quelconque enquête sociale, parce que, metteur en scène elle prolonge avec verve ce que son écriture cinglante a mis en place avec son équipe qui est au même diapason qu'elle. Voici donc cinq tableaux qui tous déclinent le même leitmotiv, à savoir qu'en ce monde postcommuniste saisi par la fièvre capitaliste, tout se vend, tout s'achète. À commencer par les places des spectateurs que les comédiens entendent se partager. Trafic et troc, le ton est donné. Les quatre autres séquences tournent autour de la même thématique centrale avec des variations infinies jusqu'à se déconnecter totalement de la réalité pour y revenir et la critiquer sans ménagement comme dans la séquence où l'on enterre en grandes pompes une star qui porte le nom d'Eugénia Ionescu (!), et alors que le fils a vendu la concession où elle doit être enterrée pour pouvoir s'acheter un parking… Rébellion de la défunte qui se met de la partie pour discutailler et surtout finir par s'entendre avec un ancien « camarade » qu'elle renseignait régulièrement sous le régime communiste, et à qui elle promet de continuer à lui transmettre des informations de l'au-delà… en échange du rachat de sa concession. Gianina Carbunariu n'hésite pas à faire dans le burlesque et même la bouffonnerie, pour enfoncer le clou et faire passer ses messages. Son spectacle est drôle et percutant, et en cinq épisodes nous avons droit à un tour d'horizon très large de la situation de cette fameuse classe moyenne qu'elle entend dépeindre, allant de l'embauche d'une domestique-esclave philippine, au projet d'un maire visant à construire un mur, « une ligne de démarcation » pour séparer la communauté rom de la communauté roumaine, en passant par la vente du mobilier d'un couple cherchant à financer l'opération d'un enfant… C'est en fait un miroir que nous tend Gianina Carbunariu avec Solitaritate car s'il est bien question d'événements concernant la Roumanie, il ne faut guère faire de grands efforts pour s'apercevoir que c'est bien aussi de nous dont il est question, nous, beau peuple d'Europe. C'est souvent dit et montré face au public, sans fioriture, mais sans négliger certains effets grandioses… et ridicules, comme lorsque s'élève sur tout le fond de scène le drapeau de la Roumanie dans lequel la comédienne Ofelia Popii, l'une des plus efficaces sur le plateau même s'il faut saluer l'ensemble de la distribution, va s'empêtrer en le faisant tomber, faire quelques contorsions puis disparaître en coulisses. Gianina Carbunariu est l'une des figures de proue du théâtre roumain d'aujourd'hui ; à voir Solitaritate on comprend aisément pourquoi.

Jean-Pierre Han

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