Retour sur les francophonies

Festival des francophonies en Limousin donné du 24 septembre au 4 octobre 2014.

Le grand soleil d'été qui, ô surprise, a baigné fin septembre sur le Festival des francophonies en Limousin fut comme l'annonce d'un renouveau. Celui d'une manifestation qui, à sa 31e édition, poursuit avec ferveur son action dont tout le monde se plaît à reconnaître l'intérêt et la nécessité, sauf peut-être les instances officielles en charge de la soutenir et de la subventionner. On se souviendra pour mémoire que les premières importantes coupes budgétaires (150 000 euros) se firent sous l'égide de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Nicolas Sarkozy... Le Festival a dû se replier quelque peu sur lui-même et Marie-Agnès Sevestre, sa directrice depuis 2006, se bat avec encore plus de pugnacité pour poursuivre son travail. La situation est d'autant plus paradoxale que le français est à l'heure actuelle la langue officielle de 29 pays à travers le monde, qu'elle est en pleine expansion et que de 225 millions de personnes qui la pratiquent, elle passera selon les prévisions à 400 millions en 2025… Or dans le même temps on assiste depuis plusieurs années à un désengagement de l'État dans ce domaine. Comprenne qui pourra. Territorialement le Festival s'est amenuisé comme une peau de chagrin (pas heureusement pour ce qui concerne les spectacles) ; finis les grands chapiteaux en plein centre ville ou place de la Cathédrale, comme du temps de la direction de Monique Blin, finis les lieux avec cantine, espaces pour concerts, rencontres et discussions, librairie, etc. Marie-Agnès Sevestre a dû tout « rapatrier » du côté des bureaux du Festival, a implanté un tente caïdale dans la cour de l'immeuble, s'est entendue avec un restaurant voisin… elle l'a fait avec intelligence et goût, mais il n'empêche…

Prémices d'un renouveau donc avec l'arrivée du beau temps, mais surtout avec la nomination (en janvier dernier) à la Présidence du Festival d'une personnalité bien connue et appréciée du monde de la culture (il fut, entre autres, directeur du Théâtre et des Spectacles du temps de Jack Lang) un grand commis de l'Etat, Alain Van der Malière, qui s'est immédiatement attelé à la tâche, en renouant immédiatement avec les politiques. Sachant que ce sont essentiellement la région et le département qui, après l'État, financent la manifestation, sachant aussi que pour la première fois depuis plus d'un siècle la ville de Limoges est passée à droite… Mais c'est surtout auprès du ministère des affaires étrangères que dirige Laurent Fabius et auprès du Secrétariat d'État au Développement et à la Francophonie dont Annick Girardin a la charge qu'il entend plaider la cause du Festival. Autre point qui pousse Alain van der Malière à un certain optimisme : la nomination à la tête du Centre dramatique national La Limousine de Jean Lambert-wild à partir du 1er janvier 2015. C'est précisément pour développer, entre autre, son action pour promouvoir la francophonie (ou les francophonies) que celui-ci a préféré quitter le Centre dramatique de Caen où il a réalisé un excellent travail, redressant notamment une situation plutôt préoccupante à son arrivée, et solliciter une institution plus modeste. On ne peut qu'abonder dans le sens d'Alain van der Malière, car au plan purement artistique et par un heureux concours de circonstances, Marie-Agnès Sevestre avait programmé pour la présente édition une mise en scène de Jean Lambert-wild (réalisée conjointement avec Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra) sur En attendant Godot de Samuel Beckett. Un spectacle qui aura été l'un des points forts – amplement mérité – du Festival. Prévu sur deux séances il a fallu rajouter une troisième représentation immédiatement remplie et accueillie avec un bel enthousiasme. L'idée de base de ce spectacle ? Confier les rôles de Vladimir et Estragon à deux acteurs africains, Michel Bohiri et Fargass Assandé. C'est comme une évidence tant les deux acteurs s'entendent dans leur fraternité d'exilés, en perpétuelle recherche et attente d'un signe, d'une lueur d'espoir. Clochards perdus au milieu de nulle part et pourtant toujours campés dans leur dignité humaine, oscillant entre bouffonnerie et tragique sans que jamais le trait ne soit appuyé. C'est simplement bouleversant car brusquement les mots de Samuel Beckett retrouvent une force et une beauté que l'on ne leur connaissait plus à force d'avoir été commentés et « sur-signifiés ». La pièce retrouve avec l'impayable duo formé par Pozzo et Lucky, Marcel Bozonnet et Jean Lambert-wild, et même avec le garçon chargé de transmettre les messages de Godot (Lyn Thibaut), un équilibre qu'on ne lui connaissait pas. Grand succès donc de ce côté, ce qui est de bon augure pour la suite des événements. Les autres propositions de la programmation ont, comme toujours, été très riches dans leur diversité. Avec tout particulièrement des spectacles créés « sur place », comme Le Kung Fu du congolais Dieudonné Niangouna, beau et astucieux retour vers ce qui a fondé le désir de théâtre chez l'acteur-metteur en scène au talent éprouvé. Réalisé avec la participation des habitants de Limoges et de Tulle ce spectacle répondait très exactement à la mission du Festival. Lequel retrouva avec bonheur ses fidèles, comme Jean-Luc Raharimanana, avec Rano, Rano, dont une première version présentée au Tarmac (autre haut lieu, parisien celui-là, de la francophonie), était déjà plus que prometteur. Autre création mettant en présence francophones du Québec, du Congo et du Cameroun, Cantate de guerre de Larry Tremblay, mis en scène par Harvey Massamba. Un spectacle d'une violence sans concession. Et que dire des nombreuses lectures regroupées sous le beau titre de « l'imparfait du présent » ? Attirer un dimanche matin à 10 heures une centaine de personnes pour écouter la lecture (remarquablement dirigée par Armel Roussel) d'un texte, Les Paratonnerres de Marc-Antoine Cyr, relève réellement de l'exploit et est révélatrice d'un certain état d'esprit des spectateurs du Festival. Alors qu'un peu plus tard, la remise des prix RFI du théâtre et de la dramaturgie francophone de la SACD, respectivement à Chemin de fer de Julien Mabiala Bissila et à Pays de l'iranien Pedro Kadivar, ajouta encore au plaisir de la découverte de textes et d'auteurs francophones.

Jean-Pierre Han

« Festival des francophonies en Limousin » donné du 24 septembre au 4 octobre 2014.

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