Une "Mission" de belle facture

La Mission de Heiner Müller. Mise en scène Michael Thalheimer. Théâtre national de la Colline, jusqu'au 30 novembre. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'agencement de l'espace et sa gestion semblent être l'une des préoccupations majeures du metteur en scène allemand Michael Thalheimer. On avait pu s'en rendre compte dans son travail sur la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens présentée au théâtre de la Colline, déjà ; on en avait eu un autre aperçu avec sa Médéa d'Euripide donnée ici et là en tournée, jusqu'à… Pékin, on en a une éclatante confirmation (la scénographie est signée Olaf Altmann) avec sa dernière création sur La Mission de Heiner Müller, toujours au théâtre de la Colline et donc avec une distribution franco-allemande, la même d'ailleurs que pour le Koltès. Soit une immense roue (celle de l'Histoire ?) occupant le plateau quasiment sur toute son ouverture et à mi-profondeur permettant aux personnages qui y sont installés comme dans des cases d'apparaître, puis de disparaître toujours dans le même mouvement, sauf à en sortir et à se retrouver quasiment sur le devant de la scène. C'est là que se joue la fable d'Heiner Müller sur et à partir de la Révolution française. Sur parce qu'il est bien question d'un épisode narrant l'action de trois révolutionnaires de la Convention envoyés en Jamaïque pour inciter les esclaves à se soulever et à se libérer, mais aussi et surtout à partir de la révolution car, comme toujours chez Heiner Müller, différentes states viennent se superposer les unes aux autres. Avec La Mission il est aussi question, comme le dit clairement le sous-titre, du « souvenir d'une révolution », et de bien d'autres événements historiques contemporains vécus par l'auteur. La fable de l'utopie révolutionnaire qui meut dans un premier temps les trois émissaires de La Mission fait fi de tout respect chronologique et de toute donnée réaliste. Les temps (et les espaces) brassant réalité et rêve (le souvenir rêvé ?) sont habilement mêlés par l'auteur. Vient notamment s'intercaler au beau milieu de la pièce un texte, L'Homme dans l'ascenseur, absolument étonnant, traité avec une violence inouïe par Stefan Konarske poussé par Thalheimer qui aime ce type de théâtre à l'estomac. Le spectacle, sinon, commence si l'on peut dire par la fin, par l'annonce de l'échec de la mission alors que l'un des trois protagonistes envoie une sorte de lettre testamentaire au dernier survivant, le deuxième ayant été pendu. Épisode important puisque le destinataire, un certain Debuisson n'a pas voulu poursuivre ce qui était de l'ordre de la mission révolutionnaire dès l'instant où, en France, les choses étaient reprises en main par Bonaparte dont on rappellera qu'il a abrogé le décret abolissant l'esclavage édicté sous la Révolution… Le spectacle de Michael Thalheimer vaut surtout pour l'excellente qualité de sa distribution qui met en exergue, Stefan Konarske, je l'ai dit, mais aussi Charlie Nelson qui donne au personnage de Debuisson une dimension humaine étonnante. Et comme Jean-Baptiste Anoumon, Claude Duparfait et Noémie Develay-Ressiguier, savent, chacun dans son registre particulier, se hisser à son niveau, nous avons là un « quintette » de belle et nécessaire allure.

Jean-Pierre Han

admin