« Un théâtre des nerfs crâniens »

Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing de Heiner Müller, mise en scène de Jean Jourdheuil. Création le 11 novembre à Genève.

À l'heure du bilan de la saison théâtrale, et même au-delà, il ne fait guère de doute, à mes yeux, que Vie de Gundling de Heiner Müller mis en scène par Jean Jourdheuil, apparaîtra tout en haut de l'affiche. Les raisons d'une telle opinion permettraient à elles seules de brosser en creux un tableau guère reluisant de la situation théâtrale en France (et ailleurs). Le spectacle de Jourdheuil, en effet, rebat les cartes du jeu théâtral figé une fois pour toutes depuis longtemps. En vertu de quoi, et afin que les choses, quand même, ne bougent pas trop, peu de professionnels, directeurs de structures, programmateurs, professionnels… se sont déplacés à Genève où le spectacle a pu être produit et mis à l'affiche pendant trois semaines. Remercions Hervé Loichemol qui, en tant que directeur de la Comédie de Genève, a pris les risques que décidément d'autres, dans l'Hexagone, refusent obstinément de prendre. Jean Jourdheuil, connaît pas (ignorance crasse) ou connaît plus (oubli), d'autant que l'impétrant n'a jamais franchement évolué dans les circuits convenus et donc bien balisés de la profession. Avec l'ironie qui le caractérise il se qualifie lui-même d'« outsider » d'une histoire du théâtre qu'il a contribué à tracer avec Jean-Pierre Vincent, pas très loin de Patrice Chéreau, plus tard avec Jean-François Peyret, en amenant dans le sphère théâtrale qui en aura tiré le plus grand bénéfice des plasticiens comme Gilles Aillaud ou Titina Maselli, en travaillant avec d'autres artistes (scénographe, cinéaste) comme René Allio…, surtout – et cela le distingue encore plus nettement du reste de la population théâtrale – en ayant une véritable pensée sur son activité saisie dans le contexte politique et social de son temps. Autant de caractéristiques qui ne prédisposent guère à une « reconnaissance » quelconque. Et comme, pour compléter le tableau, il aura eu l'opportunité de faire connaître un autre pestiféré de la bien-pensance, avec lequel il forme un duo plutôt frondeur, je veux parler de Heiner Müller qu'il a traduit et maintes fois mis en scène, et donc fait connaître en France où il gère désormais ses droits, autant dire qu'il présente toutes les caractéristiques pour être mis au ban de la société du théâtre français. Le résultat c'est que ses dernières productions ont surtout été montées en Allemagne, à l'opéra, alors que l'on aura quand même eu ici quelque échantillons comme son Choses dites, choses vues d'après Michel Foucault en 2004 ou encore Philoctète de Heiner Müller au Théâtre de la Ville en 2009.

Le travail de Jourdheuil sur Vie de Gundling, par-delà sa réussite, est une véritable aubaine pour de nombreuses raisons. La pièce de Müller est la première qu'il a eu le droit de traduire ; elle peut être considérée comme fondatrice de son œuvre écrite juste après son important voyage aux États-Unis. À peine traduite Jourdheuil a tenté de la monter (au Festival d'Automne et avec l'aide de René Gonzalez) puis l'a proposée à des directeurs de Centres dramatiques de sa génération. En vain. Nous étions dans les années quatre-vingts… Il aura donc fallu attendre une trentaine d'années pour qu'enfin la preuve nous soit donnée que cette pièce dont le titre complet est Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing loin d'être impossible à monter comme le veut sa réputation, en France et aussi en Allemagne, est au contraire une formidable machine à jouer dans laquelle Heiner Müller se plaît à enchevêtrer fragments et collages, ceux rappelant Max Ernst par exemple, procède par strates successives, passe allègrement de l'Allemagne du XVIIIe siècle, celle de Frédéric de Prusse justement, à celle d'aujourd'hui, fait le détour par différentes époques et lieux, apparaît carrément sous les traits de Lessing… « Sommeil rêve cri de Lessing » ; tout y est effectivement et Jourdheuil, dans les méandres et la logique du rêve justement, suit à la trace la pensée finalement pas si vagabonde que cela de son ami disparu et dont on va célébrer l'année prochaine les vingt ans de sa disparition. Pour réaliser un spectacle jubilatoire qui, à certains égards, raconte aussi l'histoire du théâtre dont il a été l'un des acteurs essentiels. Rappels de styles et registres de jeu, avec images surgies du plus profond de la mémoire, de son propre travail de metteur en scène avec Jean-Pierre Vincent, clin d'œil à Racine, Jarry, Kleist, Lessing bien sûr et quelques autres, tout cela s'affiche dans l'espace imaginé par Jean-Claude Maret, alors que les intervenants parmi lesquels des fidèles comme Anne Durand, Michel Kullmann, Ahmed Belbachir… se distribuent dans plusieurs rôles ou figures qu'ils partagent avec les machinistes, la marionnettiste Mirjam Ellenbroek, le musicien Benoît Moreau… selon d'autres modalités que celles que l'on connaît traditionnellement au théâtre, évoluant ainsi dans une logique de travail réorganisée. Ne manque plus à l'appel sur le plateau que Jourdheuil en personne qui pourrait bien à la limite faire quelques discrets passages comme Hitchcock dans ses films ! Il n'est pas en revanche jusqu'à l'auteur lui-même, Heiner Müller, représenté par Armen Godel, acteur et metteur en scène spécialiste reconnu du Nô, qui ne soit de la fête, installé un long temps dans un coin de la scène, machine à écrire sur la table de travail et bouteille de whisky à portée de main, et qui finira par se glisser sous le masque de Lessing… Cela se donne dans un nouvel espace non conventionnel avec disposition bi-frontale et donc non plus dans le théâtre de la Comédie de Genève, mais au Théâtre du Loup, grand et beau baraquement en bois érigé près des flots du Rhône : Jourdheuil voulait cet « autre » lieu.

Séquence après séquence dans un joyeux bric-à-brac éminemment pensé, passant d'un jardin à Postdam à un champ de bataille, avec ours, exécution, homme en cage, chaise électrique, asile de fous, champ de betteraves, chœur d'enfants, pom-pom girls, marionnettes, etc. Jourdheuil trouve des solutions scéniques à toutes les folles propositions de Müller : il y a là une inventivité et une impertinence comme on aimerait que les jeunes équipes émergentes tellement à la mode aujourd'hui puisse en posséder ne serait-ce qu'une infime partie. C'est bien l'analyse spectrale de notre monde (pas seulement théâtral) qui nous est proposée sous forme d'un « conte noir ».

Jean-Pierre Han

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