Le roman d'un homme de théâtre

L'âme à l'envers d'Eugène Durif. Éditions Actes Sud. 216 pages, 19 euros.

Au bord du théâtre d'Eugène Durif. Éditions de la Rumeur libre, 428 pages, 23 euros.

Poète, romancier, dramaturge, comédien, performer comme on dit, et sans aucun doute l'une des plus intéressantes et des plus singulières personnalités de notre univers théâtral, Eugène Durif nous offre cette fois-ci un livre bouleversant, l'Âme à l'envers. Un roman, si on tient absolument à caractériser l'ouvrage, dans lequel, comme le veut le genre, il est bien question d'une histoire, celle d'une séparation entre un certain Bernard, photographe de son état, donc par essence voyeur, double de l'auteur, et Elma, ex-mannequin, comédienne improbable, mais belle et intellectuellement torturée assurément. Rien que de très banal, direz-vous, et bien pas du tout, car cette séparation, cet éloignement des deux amants est pour le moins particulier. Elma ne cesse d'envoyer des SMS à Bernard pour lui dire son attachement et son amour liés à la nécessité de s'éloigner de lui ; lequel Bernard ne se fait pas faute de lui répondre tout en rêvant sur ces messages : « j'arrivais à déchiffrer et comprendre à peu près ce qu'elle exprimait entre phonétique et fautes d'orthographes… Avec, il faut l'avouer, des trouvailles magnifiques, des formulations poétiques, des mots d'amour qui, parfois, me bouleversaient ». Tout Bernard/Eugène est là, dans cette réflexion, coincé entre blessure à l'âme et amour inconsidéré de la littérature. Car Bernard est un écorché vif, mais d'une indéniable douceur, un être qui à mal à l'âme certes, mais qui est aussi mal dans sa peau, dans son corps, qui possède une charge d'amour qu'il ne parvient pas à exprimer, que ce soit envers Elma, ou envers les êtres qui l'entourent, son père, ses neveux, ses rares amis… On songe au vers d'Apollinaire tiré d'Alcools, « Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant », et encore à celui qui ouvre le recueil, dans Zone, « À la fin tu es las de ce monde ancien »… Ce sont là, à peu de choses près, les deux pôles entre lesquels oscille Bernard. Avec toujours cet amour incommensurable pour les mots, la poésie, la littérature. Ainsi au cours de ses pérégrinations du côté de Lyon (« j'avais, je crois, encore de drôles de rapports avec cette ville, moi qui pensais en avoir fini avec elle »), ce fils d'un jardinier d'un hôpital psychiatrique de la région rencontrera parmi les pensionnaires le poète Stanislas Rodanski, avant de devenir aide-soignant dans cette même institution. Cela nous vaut de superbes pages sur l'auteur de La Victoire à l'ombre des ailes, son unique livre publié de sons vivant préfacé par Julien Gracq… Le doute n'est guère permis, c'est bien Eugène Durif qui parle… D'autres noms de la littérature apparaîtront au fil des pages, alors que les points de vue narratifs se multiplient au fil des aventures pas toujours très glorieuses du personnage principal, adepte des boîtes SM, et qui avoue tout de go aimer « les paumés, mes semblables, mes frères. Chacun bien fermé sur sa petite douleur à lui »… On ne saurait être plus clair sur son propre état, alors que son ex s'en est allée s'enfouir avec un nouveau partenaire, fabricant d'arbalètes et motard le reste du temps, à Liant-sur-Yon… Les chapitres défilent, ils ont pour titre, « Le saloon du désert, Si morose à Liant-sur-Yon, Gloomy sunday… ». Durif joue cartes sur tables, à telle enseigne que sa morosité, son mal être finissent par (le) faire rire. Trop, c'est trop, et le rire devient un dérivatif efficace. L'âme à l'envers ? Ou l'envers de l'âme, alors que le « moindre mot devient une pluie de couteaux dans l'âme »…  On ne ressort pas indemne d'un tel voyage, même avec comme bagages Nietzsche, Rodanski, Breton ou Pavese et quelques autres qu'Eugène Durif se plaît à citer…

Dans le même temps paraît aux Éditions de la Rumeur libre, le Tome 1 d'Au bord du théâtre qui regroupe poèmes, textes en esquisse, essais et tentatives pour la scène, chantonnements et litanies diverses, notes approximatives et autres d'Eugène Durif. Au bord du théâtre… tout au bord… ; c'est en fait au bord de la vie que navigue Eugène Durif, tout au bord, et son Âme à l'envers en fait une magistrale et bouleversante démonstration.

Jean-Pierre Han

admin