Écriture salvatrice

Sauver la peau de David Léon. Mise en scène d'Hélène Soulié. Théâtre Ouvert, jusqu'au 14 février 2015. Tél. : 01 42 55 74 40.

Ce n'est pas franchement une surprise ; la troisième pièce de David Léon, Sauver la peau, confirme avec éclat son talent d'auteur que certains, comme Hélène Soulié forcément – elle l'accompagne depuis toujours, c'est-à-dire depuis sa première œuvre dramatique, Un Batman dans ta tête – ou encore Stanislas Nordey que l'on sait attentif aux écritures contemporaines, avaient déjà repéré. Et il est vrai que l'écriture de David Léon possède une force étonnante accentuée par une rythmique particulière provoquée par une ponctuation qui vient briser à tout moment l'harmonie des phrases émises. Cette écriture ne cesse aussi d'être traversée par des échos, des cris, des clameurs, lointains échos du chaos du monde. À ce stade David Léon se permet tout, allant jusqu'à citer les auteurs qui l'ont influencé, Christine Angot, Marguerite Duras, Gilles Deleuze, Virginia Woolf, Bernard-Marie Koltès… dont il épouse sinon la forme du moins l'esprit avant de repartir à la charge, cette nourriture-là valant bien l'autre, celle de la vie, la sienne propre, lui qui a préféré cesser son métier de comédien pour devenir éducateur pour adolescents en difficulté et adultes psychotiques. Mais qui est ce David, narrateur double de l'auteur, qui dès le début de la pièce démissionne de son poste d'éducateur d'une institution spécialisée, qui ne cesse de faire référence à son passé familial, revenant à l'évocation-déchirure de la figure de son petit frère Mathieu, son « ange » schizophrène, qui s'est jeté sous un train ? Qui est-il, quelle est son identité sociale, sexuelle ? L'entrecroisement de voix nous mène à interroger la nature même de l'écrivain et celle de ses paroles, car l'homme qui parle est écrivain, seule fonction qui lui permettra peut-être de « sauver sa peau ». Cet homme, le comédien Manuel Vallade lui donne magnifiquement vie dans ses contradictions, ses souffrances, sa recherche d'identité. Ce qu'il accomplit est remarquable ; les mots prenant vie dans son corps même, se frayant un difficile passage pour enfin être émis. C'est ainsi la matérialité même de la parole, et par-delà, de l'écriture, qu'il met au jour, seul, dans la nudité de la scène plongée dans une semi-obscurité. Et cependant c'est bel et bien le spectateur qui est interpellé, même si la mise en scène d'Hélène Soulié gagnerait encore à être resserrée.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est publié aux éditions Espace 34.

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