Florence Delay : une vie de théâtre

La Vie comme au théâtre de Florence Delay. Éditions Gallimard, 244 pages Sept saisons ; chroniques théâtrales, 1978-1985 de Florence Delay, Éditions Gallimard, 376 pages

Il y a deux mois à peine, en décembre dernier, Florence Delay était à l'affiche du TNP de Villeurbanne en compagnie de Jacques Roubaud pour leur Lancelot du Lac, le cinquième des dix épisodes de leur Graal théâtre mis en scène par Julie Brochen et Christian Schiaretti qui se sont lancés dans l'aventure de porter à la scène, année après année, la totalité du cycle. Une « folie » qui fait écho à celle du duo Delay-Roubaud qui a élaboré son cycle sur près de trois décades à partir de 1977. De l'élaboration de ce théâtre-roman ou feuilleton romanesque qui a occupé une bonne partie de sa vie, Florence Delay parle abondamment dans La Vie comme au théâtre, qui vient de paraître avec un recueil de ses critiques dramatiques écrites dans la NRF de Georges Lambrichs, Dominique Aury et Jean Grosjean, Sept saisons. Deux livres inséparables qu'il faut, comme je l'ai fait, et pour en augmenter le réel plaisir, lire en parallèle, l'un ne cessant de renvoyer à l'autre et vice-versa. Ainsi, concernant l'épisode Graal théâtre, un chapitre entier de La Vie comme au théâtre lui est consacré (c'est bien le moins !), intitulé « Moyen Âge, allers-retours ». Dans le cours de sa narration, Florence Delay évoque la réception de la presse à la création de trois épisodes du cycle par Marcel Maréchal alors directeur de la Criée de Marseille. Le spectacle est éreinté par Michel Cournot le critique du Monde. Florence Delay et Jacques Roubaud décident de lui répliquer. On trouve une de ces répliques, « un chien de sa chienne », dans Sept saisons où elle fait l'objet, avec l'accord de Georges Lambrichs, de la chronique de mai 1979. C'est Graal massacre, un modèle littéraire délicieusement pervers et ironique dans lequel Florence Delay évoque le spectacle en faisant mine de prendre le parti de l'ensemble de la critique et donc de Michel Cournot, avant, bien évidemment, de retourner complètement la situation.

Mais que l'on ne s'y trompe pas, La Vie comme au théâtre n'est pas le journal d'un écrivain au sens traditionnel du terme, Florence Delay n'y a pas consigné, au jour le jour, les événements marquants de sa vie. C'est bien autre chose ; une œuvre en train de s'écrire dans laquelle, dans des séquences plus ou moins brèves, toutes affublées d'un titre, elle passe d'un sujet qui la touche à un autre, sans souci d'une quelconque logique chronologique, n'hésitant pas à mêler les temporalités, celle du temps présent et celle du temps passé. Rendant ainsi compte de souvenirs d'enfance, elle n'hésite pas à nous faire part des réflexions de celle qui est en train de les évoquer. Il y a chez elle comme une démarche à la Montaigne : « Maintenant j'ai le trac avec ce livre qui rue dans les brancards du temps. Quand je décide d'aller droit, il saute en avant et arrière. Le plus souvent il refuse d'avancer, comme l'ânesse de Balaam. Sans pour autant apercevoir un ange »… Toute une vie sous le signe du théâtre ou la Vie comme au théâtre, jamais titre dont on pourrait décliner à loisir tous les termes n'aura été aussi juste. Il donne à la fois la mesure de l'intérêt pour l'art théâtral de l'intéressée – d'où le rapprochement avec les Sept saisons dans lesquelles on retrouve presque telles quelles quelques réflexions sur tel ou tel spectacle ou autre événement théâtral – tout en évitant de s'enfermer dans le carcan hermétique de cette même vie théâtrale. Oui, la vie parcourt en toute liberté les pages de La Vie comme au théâtre, comme elle parcourt avec la même liberté les chroniques qu'elle tint durant sept saisons, de 1978 à 1985, à la NRF.

Il n'existe aucune règle pour écrire une critique dramatique, et l'on peut donc s'y ébrouer tout à loisir, ce que ne manquent pas de faire, sans vergogne, ceux qui pratiquent ou prétendent pratiquer cet art. Il n'empêche : les chroniques de Florence Delay sont, à mes yeux, de véritables modèles que l'on devrait enseigner à tous les aspirants critiques s'il existait une formation à cette fonction, ce qui, en France, n'est pas le cas. Elles sont exemplaires en tout premier lieu dans la manière qu'elle a d'aborder sa fonction : « Le chroniqueur est sans pouvoir. Il peut chanter ce qui lui plaît sans nuire à personne. Il a aussi des devoirs : intéresser qui a vu et qui n'a pas vu, qui connaît la pièce et qui ne la connaît pas. Le lecteur averti ou l'indifférent, il doit les attirer ensemble. Le genre fait appel à la description, au récit, à la digression, à l'anecdote. Il autorise la mauvaise foi et la bonne humeur ». Une réflexion, mieux une pensée, et un programme que l'on retrouve avec bonheur en action dans ses chroniques. Elles sont d'autant mieux venues, dans une profession qui en manque singulièrement, qu'elles ne sont en rien péremptoires et doctrinales : « lorsque je réfléchis sur moi-même et ce que je suis en train de devenir je me demande si je suis bien faite pour ce métier-là. Heureusement je n'y ai aucun pouvoir. Car le pouvoir de la critique est la malédiction du critique » (Sept saisons)... ou encore : « Quand sort le numéro de la NRF où je tiens la rubrique théâtre, les pièces dont je parle ont le plus souvent quitté l'affiche. Il faut les commenter autrement que dans un journal ou un hebdomadaires, c'est compliqué… » (La Vie comme au théâtre).

Ces chroniques théâtrales de Florence Delay couvrent une époque passionnante – on s'en rend compte maintenant – qui sortait tout juste d'une décade, celle des années 1960-70, où il avait été, selon elle, surtout question d'expériences du théâtre d'images sans texte. Voilà qui tombait plutôt bien pour la jeune femme d'alors férue de littérature et de poésie. Ce qui ne l'empêchait pas de se demander : « de quoi tient-on le compte dans un compte rendu de pièce ? Retourner au texte initial comme à une source est peut-être un mouvement contre la nature du théâtre, semblable à ce mouvement contre nature des eaux remontant leur courant qu'évoquent les légendes ou les prophéties. » Ses chroniques sont nourries de son savoir littéraire (concernant la littérature espagnole notamment, ça va de soi), mais aussi de ses connaissances concernant la versification sur laquelle elle aime à s'attarder, et comme La Vie comme au théâtre nous l'aura fait découvrir, elle a beaucoup appris en jouant elle-même dès son plus jeune âge, en n'hésitant pas à se colleter à l'écriture théâtrale, en étant de plain-pied avec la pratique théâtrale ; autant dire qu'elle possédait toute les qualités requises pour rendre compte de la meilleure des manières des grands (et petits) spectacles créés lors de ces sept saisons. Et comme Florence Delay, faut-il le rappeler, est un écrivain de haute lignée, au style à la fois délié et recherché, le plaisir à la lecture de ses chroniques est total. Le hasard, auquel il est parfois difficile de croire, aura également voulu que sa première chronique concerne les quatre Molière (L'École des femmes, Le Tartuffe, Dom Juan et le Misanthrope, qu'Antoine Vitez donna à l'Athénée-Louis Jouvet en 1978. Tout un symbole. Vitez qu'elle suivra avec beaucoup d'attention tant elle estime son travail, mais qu'elle n'hésitera pas lorsqu'elle ne sera d'accord avec lui, de le lui signifier. Car, c'est bien aussi l'une des caractéristiques de Florence Delay : esprit libre et honnête, elle dit (et écrit) ce qu'elle pense vraiment des spectacles, sans hargne, en toute quiétude, toujours prête au débat comme dans son compte rendu du Richard II de Shakespeare mis en scène par Ariane Mnouchkine. Peu de grands spectacles signés par les plus grands noms de la scène auront échappé à sa sagacité : Peter Brook, Luca Ronconi, Giorgio Strehler, Claude Régy, Victor Garcia… ce qui ne l'empêche d'aller y voir dans les chemins de traverses avec Jean-Marie Patte ou Daniel Zerki. Mention spéciale pour le Montaigne, Le Rocher, la Lande, la Librairie, présenté par le duo Jean Jourdheuil-Jean-François Peyret. Nul doute que Florence Delay, à l'instar de Witold Gombrowicz qu'elle nomme, place Montaigne dans l'ordre de ses préférences, « pour lutter contre la tendance cartésienne que nous ne sommes donc pas seuls au monde à partager »… Son analyse du spectacle est une merveille, mais j'aurais tout aussi bien pu citer d'autres critiques dans lesquelles elle s'implique tout entier, n'hésitant pas à intervenir personnellement : « J'aime ces mises en scène où les images scéniques ne se substituent pas les unes aux autres avec fièvre mais obéissent à la rigueur d'une perspective, sinon infinie, du moins cavalière »… C'est ainsi une sorte d'histoire du théâtre en France durant les années quatre-vingt qui se déroule devant nos yeux, car Florence Delay n'aura pour ainsi dire raté aucun des spectacles majeurs de cette période. Ce qui semble une évidence aujourd'hui, ne l'était pas sur le moment et l'on ne peut qu'admirer une autre qualité de la critique : la perspicacité et la capacité à discerner ce qui allait faire histoire.

Jean-Pierre Han

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