Un naufrage

Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder. Mise en scène de Thierry de Peretti. Théâtre de l'Œuvre à 21 heures. Tél. 01 44 53 88 88.

Suffit-il d'un grand nom de la scène et de l'écran pour réussir un spectacle, même et surtout avec un texte décapant et un metteur en scène que l'on respecte ? On sait bien que non, et nous en avons hélas une nouvelle démonstration avec Valeria Bruni Tedeschi dans Les Larmes amères de Petra von Kant du dramaturge allemand Rainer Werner Fassbinder, mis en scène par Thierry de Peretti. Ce dernier s'était, après des travaux remarqués sur Koltès (Le Retour au désert) et sur Shakespeare (Richard II), quelque peu détourné du théâtre pour se lancer non sans bonheur dans le cinéma. Son retour à la scène se fait justement sous le signe du cinéma : ce n'est pas forcément la meilleure des choses, car le théâtre revisité par l'expérience cinématographique ne fonctionne pas du tout ici. Thierry de Peretti a beau casser le champ du théâtre, faire intervenir ses comédiens dans la salle, les faire entrer et sortir par le hall d'entrée, en un mot essayer d'ouvrir au maximum l'espace du théâtre de l'Œuvre, dont on saluera ici les prises de risque au plan de sa programmation, rien n'y fait ; cela ne fonctionne pas, pis cela frise le ridicule. Rudy Sabounghi a habillé et surchargé la scène censée représenter l'intérieur du domicile de Petra van Kant, une styliste de mode en vogue ; on nage dans le toc (ce qui, c'est vrai, est la caractéristique du monde des paillettes de la mode) bêtement réaliste. Les Larmes amères de Petra von Kant datent de 1971, la pièce fut adaptée au cinéma par son auteur l'année d'après, avec Hanna Shygulla dans le rôle-titre : un film culte dans la société post-soixante huitarde d'alors. Que reste-t-il de tout cela près d'un demi-siècle plus tard ? Pas grand-chose au vu du spectacle de Thierry de Peretti qui s'est comme évertué à gommer toute les connotations sociale et politique de la pièce. Ne reste plus alors que la description presque caricaturale d'une passion homosexuelle, celle de la styliste qui reproduit, malgré qu'elle en ait, un rapport de domination qu'elle dit abhorrer avec une toute jeune femme… C'est d'autant plus désolant que les comédiennes (elle sont six sur le plateau) n'y sont pas du tout, comme livrées à elles-mêmes. Valeria Bruni Tedeschi se démène comme elle peut ; mal dirigée elle demeure à côté de la plaque engagée dans un mauvais tempo dès le départ. Et comme elle n'a en face d'elle pratiquement aucun répondant, autant dire qu'elle ne peut éviter le naufrage. Dommage pour Fassbinder dont on aimerait qu'il soit vraiment revisité.

Jean-Pierre Han

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