L'Universalité de l'intime

Toujours la tempête de Peter Handke. Mise en scène d'Alain Françon. Théâtre de l'Odéon-Berthier, à 19 h 30. Jusqu'au 2 avril. Tél. : 01 44 85 40 40.

C'est une œuvre de grande envergure littéraire que Peter Handke nous a donnée en 2010 avec Toujours la tempête, un titre emprunté à Shakespeare et à son Roi Lear. Œuvre ou texte qui excède largement le théâtre, même si, depuis sa parution, et de manière presque naturelle (tout semble effectivement nous y mener), il a maintes fois été porté à la scène ici et là. En France, c'est donc à Alain Françon qu'échoit sa création théâtrale, ce dont on ne peut que se féliciter, sachant que la qualité intrinsèque du texte exigeait à tout le moins un metteur en scène à la hauteur de sa puissance et particulièrement attentif à tout ce qui de l'ordre de l'écriture. Comme toute grande œuvre, Toujours la tempête recompose à sa manière le roman familial de l'auteur, mais un roman familial inséré dans une structure qui est celle d'une mise en abyme à multiples entrées et avec laquelle on retrouve bien évidemment le théâtre. Soit sur scène, assis sur une chaise pratiquement hors de l'aire de jeu proprement dite – une pente douce représentant une lande ou une steppe aride – dessiné ou esquissé par le très fidèle Jacques Gabel, avec références à l'art pictural, un vieil écrivain, le narrateur, « Moi » comme il se nomme clairement, double de Peter Handke qui va faire surgir du néant (le passé) sept personnages de sa famille. Sa mère, les grands-parents maternels, sa sœur et ses trois frères. Tous réapparaissent, comme happés dans une autre temporalité, prêts à rejouer des pans de leur vie à partir de 1936 jusqu'au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, dans un espace, la lande du Jaunfeld en Carinthie, à peu près « n'importe où. Maintenant, au Moyen Âge, ou n'importe quand »… N'importe où, n'importe quand, pour ainsi dire hors temps même si le drame évoqué dans un perpétuel va et vient entre le narrateur et ses personnages se déroule bien sous l'invasion nazie, avec évocation de la résistance (l'un des frères et la tante rejoindront les partisans), les espoirs qu'elle soulève et ses désillusions au lendemain du conflit. Avec la mise au jour de cet autre conflit entre la langue germanique et la langue slovène… Un affrontement fondamental pour l'écrivain Peter Handke pour qui, dans son travail sur « la juxtaposition des rêves, des désirs, des questions des personnages » dont il parlait à propos de sa pièce le Voyage en pirogue, donnent le rythme à la pièce. Car il est bien question de cela ici aussi, « du rythme qui naît des méandres des récits » qui sont l'expression de sa douleur. Le récit (épique) ne cesse d'osciller entre le réel et l'imaginaire ou la réalité reconstituée, entre le drame et le tragique, entre l'intime et l'universel, entre le « Moi » et l'Histoire. C'est à une sorte de fabliau avec ses enluminures auquel il nous est donné d'assister sous la direction du narrateur-acteur, « Moi »… C'est dans ces subtils méandres de la conscience et de l'écriture qu'Alain Françon opère avec la complicité d'une distribution telle que l'on n'en voit guère sur les scènes d'ici ou d'ailleurs, avec huit comédiens de la plus haute tenue, Pierre-Félix Gravière, Gilles Privat, Dominique Reymond, Stanislas Stanic, Laurent Stocker, Nada Strancar, Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff dans ce qui ressemble à un véritable travail de compagnie (on le rêve). Sachant par exemple – on y songe – que les trois comédiennes, faisaient jadis partie du groupe constitué par Antoine Vitez à Chaillot… Les retrouver là – toujours admirables de grâce et de talent – pour cette nouvelle aventure est un réel plaisir, tant elles savent décrypter et interpréter avec intelligence la difficile partition de Peter Handke traduite par Olivier Le Lay. Tout les huit ensemble, en tout cas, sont familiers du travail d'Alain Françon toujours entouré de Jacques Gabel pour la scénographie, de Joël Hourbeigt pour la lumière ou encore de Caroline Marcadé pour la scénographie… Le résultat est là, sur le plateau, dans cette très belle et authentique cohérence.

Jean-Pierre Han

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