Salade russe

Das Weisse vom Ei (Une île flottante) d'Eugène Labiche, Christoph Marthaler, Anna Viebrock, Malte Ubenauf et les acteurs. Théâtre de l'Odéon. Jusqu'au 29 mars. Tél. : 01 44 85 40 40.

À évoquer un dessert comme le stipule le titre que Christoph Marthaler a donné à son spectacle, Une île flottante, dont tout le monde se plaît à souligner, avec raison, la légèreté et la délicieuse saveur, que l'on me permette de proposer une autre appellation, celle de salade russe qui est, je le reconnais, un peu plus lourd au goût et à la digestion. Car enfin d'île flottante il n'a jamais été question dans une quelconque pièce de Labiche, puisque c'est tout de même de cet auteur dont il est apparemment question. En revanche Marthaler s'est bel et bien inspiré du vaudevilliste français et notamment de La Poudre aux yeux. Reste qu'à ces deux actes que comporte cette pièce il n'a pas manqué d'ajouter des ingrédients de sa composition, que ce soit Un mouton à l'entresol toujours de Labiche, ou encore carrément du Lewis Carroll, ce qui est bien d'ailleurs dans l'esprit de l'ensemble de la représentation qui flirte délibérément avec l'absurde surréalisant, ce qui, on le conçoit, aura pu en dérouter plus d'un, mais qui se révèle tout simplement très jouissif, avec ses pendules déréglées qui ne cessent de sonner, les meubles qui se déglinguent comme dans La Noce chez les petits bourgeois de Brecht, ou encore le fil électrique du poste de radio qui se tortille comme un serpent et qu'un des protagonistes ne parvient pas à brancher. Alors Labiche dans tout cela ? Qu'on ne le cherche pas, même si Marthaler reprend grosso modo la trame de ces deux familles bourgeoises qui marient leur enfant – Emmeline et Frédéric hurlés jusqu'à l'extase par les deux prétendants – et qui veulent, bien évidemment, avoir l'air de ce qu'ils ne sont pas… Non pas que Marthaler ne connaisse pas l'auteur français, il a déjà monté L'Affaire de la rue de Lourcine, mais tel n'est peut-être pas ici son propos et l'on rappellera également qu'il n'a pas manqué autrefois de mettre en scène Eric Satie ou Kurt Schwitters. À l'évidence Une île flottante penche plutôt de ce dernier côté, avec une inventivité de tous les instants. La famille de la jeune fille, Emmeline !, est française, celle du prétendant, Frédéric !, germanophone, chacune s'exprimant dans sa propre langue on saisit immédiatement le genre de non dialogue qui s'instaure dès lors sur le plateau, et c'est tout simplement époustouflant de drôlerie. Ce n'est là qu'une des multiples inventions de Marthaler, et quand on aura dit que cela se donne dans une scénographie tout aussi délirante d'Anna Viebrock, et que c'est interprété (jeu et chant) à la perfection par huit comédiens, de Marc Bodnar à Nikola Weisse en passant par Carina Braunschmidt, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Catriona Guggenbühl, Ueli Jäggi et Graham Valentine que l'on a plaisir à retrouver, on aura compris le plaisir que l'on peut prendre à ce spectacle.

Jean-Pierre Han

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