Un conte cruel

La Révolte de Villiers de l'Isle-Adam. Mise en scène de Marc Paquien. Théâtre des Bouffes du Nord. Jusqu'au 25 avril à 21 heures. Tél. : 01 46 07 34 50.

Presque trente ans avant que Tchekhov ne fasse dire à Treplev dans la Mouette : « des formes nouvelles, voilà ce qu'il nous faut, et s'il n'y en a pas, alors mieux vaut rien du tout » Villiers de l'Isle-Adam désignait ceux qui, à son époque, avaient une toute autre idée de la question : à savoir les tenants d'un vieux théâtre, réactionnaires en tous genres. Le poète français met dans la bouche de Félix, le personnage masculin de La Révolte, ces paroles définitives : « la peste soit des novateurs ! J'aime les vieilles pièces. Elles sont bonnes, et quand une chose est bonne, il faut l'i-mi-ter et s'en tenir là ». Nous étions en 1870, une date charnière. Alors que le vaudeville triomphe sur les scènes et qu'en 1869, par exemple, le Théâtre-Français inscrit à son répertoire une pièce de Paul Déroulède… la fin du règne de « Napoléon le Petit » approche, et la Commune de Paris s'annonce. Avec La Révolte Villiers de l'Isle-Adam joue sur tous les tableaux. Le théâtral comme le sociétal pour ne pas dire le politique. La révolte est celle d'une femme jusqu'alors soumise à son capitaliste de mari, et qui en tant que tel ne songe qu'au fric, mais c'est aussi celle du poète contre les formes théâtrales de son époque. On retrouve donc sur le plateau un dialogue au couteau, sans graisse ni fioriture, entre un homme et une femme. Décor minimal réalisé par Gérard Didier grosso modo fidèle aux indications de l'auteur et voilà la scène des Bouffes du Nord habillée en vaste et sombre salon d'un banquier, et les deux protagonistes qui après un temps de silence entameront leur dialogue, si on peut qualifier de dialogue les remarques de l'homme concernant placements, échéances bancaires, entrecoupées de banalités de bon aloi, etc., et les réponses comptables de la femme. C'est tout. Jusqu'à ce qu'à minuit cette dernière, pour « solde de tout compte », lui assène sa volonté de le quitter, non pas comme il ne peut que le croire, pour un amant, mais simplement pour tenter de vivre une vraie vie, celle de l'esprit et de la poésie. Elle part : quatre heures plus tard elle revient. Son constat est terrible : sa fuite est intervenue « trop tard. Je n'ai plus d'âme »… Les mouvements de l'âme justement, ils ne cessent d'affleurer dans toute la personne d'Anouk Grinberg qui interprète le rôle de la femme, Elisabeth. Phénomène de la scène comme il en existe peu, elle n'a, à la limite, pas besoin de jouer au sens traditionnel du terme, elle habite son personnage. Sa grâce, le grain de sa voix modulent à eux seuls les subtilités profondes de son être. Face à elle Hervé Briaux joue à la perfection le monolithisme de la bêtise. À eux deux, dirigés avec doigté et fermeté par Marc Paquien, ils nous mènent dans d'étranges et terrifiantes sphères. La Révolte est aussi à sa manière (théâtrale) un… Conte cruel.

Jean-Pierre Han

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