Révélation

Dehors devant la porte de Wolfgang Borchert. Mise en scène Lou Wenzel. La Parole errante (Montreuil) jusqu'au 19 avril à 20 h 30. Tél. : 06 27 83 80 89.

L'histoire (en Allemagne tout au moins !) serait-elle un éternel recommencement ? Après Ernst Toller et son soldat Hinkemann revenu émasculé de la Grande Guerre, voici Wolfgang Borchert et son sergent Beckmann de retour de la Seconde Guerre mondiale, pas forcément en meilleur état que Hinkemann. Toller et Borchert, eux-mêmes éprouvés dans leur propre corps savaient de quoi ils parlaient : le premier avait connu la vie des tranchées, le second avait été envoyé à Stalingrad après avoir été condamné à mort, puis finalement jeté en prison, tout cela pour avoir écrit des poèmes subversifs puis raillé le régime nazi. Autre point commun entre les deux poètes : une jeunesse à jamais perdue, pratiquement au même âge, 21 pour Toller, 20 pour Borchert. Autant dire que leurs œuvres théâtrales respectives rapidement composées après la fin des conflits portent la trace de leur vécu et décrivent la jeunesse massacrée.

Curieusement – est-ce vraiment un hasard ? – nous devons les récentes mises en scène de Hinkemann et de Dehors, devant la porte à deux jeunes femmes, Christine Letailleur et Lou Wenzel. Il faut savoir gré à cette dernière dont c'est une des toutes premières mises en scène de nous restituer aujourd'hui l'unique œuvre théâtrale de Borchert, écrite dans l'urgence en huit jours et que l'auteur qualifiait lui-même avec ironie de « pièce qu'aucun directeur ne recevra, une pièce qu'aucun public ne voudra voir »… On ne pourra pas reprocher à Lou Wenzel de ne pas viser haut : le pièce de Borchert est superbe, mais pas forcément des plus faciles à monter. À partir de la traduction de Pierre Deshusses elle a « aménagé » avec finesse et respect le tracé les lignes de force de la pièce. Un travail « à la table » aussi discret qu'efficace qui lui permet de faire montre sur le plateau d'une réelle maîtrise de l'espace (elle a elle-même conçu une scénographie simple et juste), de la rythmique des scènes qui se succèdent dans des registres différents, entre rêve ou plutôt cauchemar et réalité, tout comme elle parvient à tirer le meilleur d'une distribution à la fois cohérente et d'une réelle force de conviction. De véritables atouts pour rendre compte au mieux du parcours erratique de cet homme « dehors devant la porte », un titre on ne peut plus explicite. Beckmann est bien cet homme broyé (que lui reste-t-il d'humain ?) désormais condamné à toujours rester dehors, de l'autre côté de la vie. Il aura beau faire, beau dire, demander des comptes de responsabilité à un colonel (une scène capitale dans le déroulement de la pièce, encore qu'elles le sont à peu près toutes !) qui l'a envoyé sacrifier onze hommes qu'il avait sous ses ordres, lui Beckmann, onze hommes, c'est-à-dire en fait tous les hommes, tous les jeunes gens… Il ne provoquera que les rires (un peu forcés, mais il faut bien faire semblant pour pouvoir continuer à vivre) du Colonel et de sa famille. La langue de Borchert qui avait tâté de la scène dans son extrême jeunesse est admirable, ciselée, une vraie langue poétique que les comédiens, Pierre Mignard (Beckmann) en tête, s'approprient avec une émouvante justesse. Il faut tous les citer – Lorène Menguelti, Nathanie Nell, Jan Peters, Richard Pinto et Valentine Vittoz – pour ce qui s'avère d'ores et déjà une véritable et prometteuse révélation.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est publié aux Éditions Jacqueline Chambon (2004).

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