''Antigone'' de Sophocle ?

Antigone de Sophocle. Mise en scène d'Ivo van Hove. Théâtre de la Ville jusqu'au 14 mai à 20 h 30. Tél. : 01 42 74 22 77.

Le belge Ivo van Hove qui dirige le Toneelgroep Amsterdam fait partie de la caste très fermée des grandes personnalités de la mise en scène internationale que tout le monde vénère. À juste titre, personne d'en disconviendra. Reste qu'avec sa dernière production, Antigone de Sophocle, une commande avec une star elle aussi internationale dans le rôle-titre, Juliette Binoche, il passe malgré tout son savoir-faire à côté de l'enjeu de la pièce de Sophocle. La pièce de Sophocle ? C'est vite dit. La traduction en anglais d'Anne Carson que l'on peut lire en sur-titrage puisque le spectacle se donne en anglais, est proprement atterrante avec sa volonté d'efficacité et ses anachronismes. On navigue très loin des traductions plus ou moins littérales du grec ancien… Il aurait été préférable de parler d'adaptation, d'autant que la mise en scène d'Ivo van Hove joue clairement la carte de la modernité. Les acteurs sont en costumes d'aujourd'hui, nous avons droit à une sorte d'avant-scène avec canapé en cuir noir, coin cuisine, etc. La tragédie se joue sur un plateau nu surélevé, le tout devant un mur géant sur lequel sont projetées des images floutées de passants dans une ville avant que n'apparaisse un vaste désert (on sait que la vidéo est le péché mignon du metteur en scène). Ce qui tient lieu d'écran est troué par une petite porte centrale surmontée d'un énorme disque-soleil qui change de couleur ou de lumière suivant l'évolution de la tragédie. Tout cela a un côté chic et choc, et bien entendu les comédiens sont « sonorisés » ce qui s'avère plutôt gênant. Adaptation donc parce qu'Ivo van Hove redistribue gaillardement entre tous les protagonistes, Antigone comprise revenue de sa grotte-tombeau, les répliques du chœur selon son bon vouloir pas toujours très évident et même parfois carrément confus. On aura toutefois compris que c'est l'affrontement entre Créon et Antigone laquelle remet en cause la « belle totalité éthique » de la cité grecque dont parle Hegel qui constitue le nœud central de la tragédie. Les deux acteurs chargés de les représenter, Patrick O'Kane et Juliette Binoche s'en donnent à cœur-joie en allant même jusqu'à psychologiser certaines situations (ce que l'on peut contester). Ivo van Hove les y incite, fait surgir le cadavre de Polynice, celui des deux frères morts que le tyran interdit de faire ensevelir comme Étéocle, mais ne met pourtant pas en valeur le lien familial (Antigone est la nièce de Créon) des deux protagonistes pas plus (mais ils n'y sont pour rien) que le rapport d'âge qui les sépare. La « petite Antigone » comme l'appelait jadis Anouilh (oublions vite sa lointaine adaptation de la pièce) est ici devenue femme… Juliette Binoche s'acquitte de sa tâche à peu près correctement, mais sans éclat. Il y a d'ailleurs dans l'ensemble de la représentation une sorte de froideur certes voulue, mais qui donne l'impression que le metteur en scène ne s'implique pas totalement dans cette commande. Dommage car la distribution anglaise, Patrick O'Kane en tête, est excellente.

Jean-Pierre Han

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