Tragique d'aujourd'hui

Affabulazione de Pier Paolo Pasolini. Trad. de Jean-Paul Manganaro. Mise en scène de Stanislas Nordey. Théâtre national de la Colline. Du 12 mai au 6 juin à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

Tout comme son maître Luca Ronconi, auprès de qui il a beaucoup appris, Stanislas Nordey a une relation privilégiée à Pasolini. Il a décidé de monter l'intégrale des six tragédies connues de l'auteur frioulan écrites dans la deuxième partie des années 1960 (« je sais que je dois montrer, monter tout Pasolini » clame-t-il). C'est là une entreprise d'autant plus originale et forte que le metteur en scène français a décidé de réaliser son projet quasiment tout au long de son propre parcours. À 47 ans aujourd'hui, l'actuel et récent directeur du Théâtre national de Strasbourg (TNS) en est avec sa réalisation d'Affabulazione à sa cinquième « station » dans l'œuvre théâtrale de Pasolini. Un accompagnement d'une fidélité sans faille, assez rare pour être soulignée. En effet, à peine sorti du Conservatoire, Nordey crée Bête de style. Nous sommes en 1991, il a 25 ans. Le spectacle fait date. Viendront ensuite Calderon (1993) puis Pylade (1994). Entre Porcherie, sa quatrième réalisation en 1999, et Affabulazione il se sera donc passé une quinzaine d'années. Un long laps de temps ? Peut-être, mais nécessaire si l'on veut bien prendre en compte le fait qu'ainsi Nordey suit à la lettre, dans son propre vécu et en interprétant le rôle principal du père, la mécanique mise en place par Pasolini dans son œuvre, à savoir inverser le mythe œdipien. Homme mûr, Nordey ne se considère plus comme un fils (Œdipe ?) qui rêverait de tuer son père et qui accomplit d'ailleurs son meurtre, mais comme un père qui rêve – et il est bien question d'un rêve dans Affabulazione à partir duquel la tragédie va pouvoir se nouer – de tuer son fils. Dans sa pièce Pasolini opère un étonnant retournement du mythe, et l'on se rappellera que c'est une grande partie de son œuvre, pas seulement théâtrale, qui tourne autour des mythes et des légendes, s'en nourrit, les interroge, les inverse comme ici dans Affabulazione, toujours dans une grande tension poétique qui nous renvoie au théâtre de la parole qu'il ne cessa de prôner tout particulièrement dans son Manifeste pour un nouveau théâtre écrit en 1968. N'oublions d'ailleurs pas que l'une de ses premières pièces, écrite à 20 ans, s'intitule Œdipe à l'aube, il écrira un autre Œdipe (Roi) en 1967, mais pour le cinéma… À la demande de Vittorio Gassman il traduit l'Orestie d'Eschyle, ce qui lui sera fort utile lorsqu'il tournera son Carnet de notes pour une Orestie africaine… Dans Pylade qui fait partie des six tragédies connues, il s'inspire directement des Euménides d'Eschyle. Dans Affabulazione le spectre de Sophocle apparaît dans le prologue puis intervient longuement dans le sixième épisode pour expliquer qu'il ne s'agit pas de résoudre une énigme, mais de prendre acte d'un mystère que l'on ne peut pas résoudre mais seulement connaître. Ici le mystère d'un fils. Paroles proférées en direction d'un père, un industriel milanais, directeur d'une usine dont il connaît personnellement tous les employés, homme cultivé capable de citer Sénèque, et qu'un seul rêve va faire basculer dans l'obsession de son fils, si jeune, si beau. Il va dès lors parcourir les cercles de l'enfer, s'enfermer, prier dieu, épier son fils, le poursuivre, le harceler, vouloir le tuer, mais en perdant tout pouvoir sur lui, autorité paternelle définitivement bafouée, et la violence n'y pourra rien, bien au contraire ; c'est de sa déchéance dont il est question. Un théâtre de la parole se développant dans une constante tension poétique, on comprend à quel point Nordey se trouve ici dans son élément. À quel point la langue de Pasolini dans son souffle et ses rythmes, retranscrits en français dans une belle traduction de Jean-Paul Manganaro, lui convient. L'acteur qu'il est aime ces états de tension extrême ; il confère ici au rôle du père, comme la majorité des rôles qu'il incarne, une dimension presque hallucinatoire, entraînant dans son sillage, dans cette manière très particulière d'être au plateau, de le parcourir (le vaste espace a ici été réalisé par Emmanuel Clolus, un vieux compagnon de route), une distribution où l'on a plaisir à retrouver Marie Cariès, Raoul Fernandez (l'inquiétant spectre de Sophocle), Thomas Gonzalez, Anaïs Muller, Thierry Paret et surtout Véronique Nordey dans un superbe et truculent numéro de nécromancienne (la Pythie grecque). Ensemble, ils trouvent la bonne mesure pour rendre justice à la pièce de Pasolini, peut-être pas si évidente que cela à présenter dans son savant mélange de registres. On attend donc désormais avec intérêt la sixième mise en scène de Nordey concernant Orgia, une pièce qu'il avait déjà abordée en tant que comédien dans une mise en scène d'un de ses complices de toujours, Laurent Sauvage. Il ne sera ainsi pas dépaysé. Avant qu'il ne s'attaque, comme il en est question, à une adaptation du livre posthume et inachevé de Pasolini, Pétrole.

Jean-Pierre Han

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